‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 72 sur 442 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LE PATRIARCHE traverse le cloître avec toute la pompe sacerdotale. LES PKÉCÉDENTS.

le templier. — J'aimerais mieux l'éviter; ce n'est pas là mon homme. Un prélat si rebondi, si rouge! cet air de bon vivant! Et celte pompe !

le moine. — Il faudrait le voir quand il va à la cour! Maintenant il revient seulement de chez un malade.

le templier. — Combien Saladin doit se trouver peu de chose auprès de lui!

le patriarche, s 'approchant, fait un signe au moine. — Ici. — N'est-ce pas le templier? Que veut-il?

le moine. — Je ne sais pas.

le patriarche s'approche du templier, le moine et la suite du patriarche restent en arrière. — Eh bien! sire chevalier, je me réjouis beaucoup de voir un si brave jeune homme. Ah, ah ! encore si jeune! Allons, avec l'aide de Dieu, vous pourrez devenir quelque chose.

le templier. — Plus que je ne suis à présent? Ce sera difficile, vénérable seigneur; moins, à la bonne heure.

le patriarche. — Je souhaite du moins qu'un si pieux chevalier puisse croître et fleurir longtemps, pour l'honneur et l'édification de notre sainte Église et de la cause de Dieu. Cela ne peut manquer d'arriver, si ce jeune courage veut suivre les sages conseils de l'âge mûr. — En quoi puis-je vous être utile, messire?

le templier. — En me donnant ce qui manque à la jeunesse, un conseil.

le patriarche. — Très-volontiers; seulement il faudra suivre ce conseil.

le templier. — Mais pas aveuglément?

le patriarche. — Qui parle de cela? Ah ! sans doute, personne ne doit renoncer à se servir de la raison que Dieu lui a donnée, quand elle doit cire écoutée. Mais doitelle être écoulée en toutes choses? non certainement... Et, par exemple, lorsque Dieu, par un de ses anges, c'est-àdire par un des ministres de sa parole, daigne faire connaître un moyen de faire, d'assurer d'une façon toute particulière le bien de toute la chrétienté, le salut de l'Église, qui oserait alors se risquer à examiner, d'après la raison, les volontés de celui qui a créé la raison, et soumettre les luis éternelles de la souveraineté céleste à l'épreuve des petites règles d'un vain honneur? — Mais c'est assez làdessus. Sur quoi Votre Seigneurie désire-t-elle avoir notre conseil?

le templier. — Supposons, mon révérend père, qu'un juif eût un enfant unique; que ce fût une fille qu'il eût avec les plus grands soins formée à toutes les vertus, qu'il aimât plus que sa vie, et qu'en retourelle l'aimât du plus pieux amour; et qu'ensuite il vînt à la connaissance d'un de nous que celle lille n'est point l'enfant du juif; qu'il l'a, dans -son enfance, recueillie, achetée, dérobée même, si vous voulez; qu'on apprit que cette tille était chrétienne et était baptisée; que le juif l'a élevée comme juive; qu'il a toujours persisté à la traiter comme sa lille et comme juive : dites, mon révérend père, que faudrait-il faire ?

le patriarche. — Je frémis. Cependant, avant tout, il faut que Votre Seigneurie m'explique si ceci est un cas réel, un fait ou une hypothèse; si Votre Seigneurie a seulement imaginé des circonstances, ou si elles ont eu lieu, si elles continuent à avoir lieu.

le templier. — Je croyais que c'était la même chose, pour savoir seulement le sentiment de Votre Révérence,

le patriarche. — La même ebose?... Que Votre Seigneurie remarque elle-même combien la raison humaine peut s'égarer dans les choses divines. Ce n'est nullement la même chose : car si le cas à consulter n'est qu'un jeu de l'esprit, il ne mérite pas la peine d'y réfléchir se-

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