‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 76 sur 442 · LE TEMPLIER, SALADIN · texte numérisé non relu

LE TEMPLIER, SALADIN

le templier. — Sultan, c'est moi, ton prisonnier.

saladin. — Mon prisonnier? Ne donnerai-je pas In liberté à qui j'ai donné la vie?

le templier. — Il me convient, non de prévoir, mais d'accepter ce qu'il peut te convenir de faire. Mais, sultan, des remerciments, des remercîments particuliers pour la vie que tu m'as conservée ne seraient pas d'accord avec ma position ni mon caractère. Ma vie est à ton service en toutes circonstance-.

saladin. — Ne l'emploie point contre moi; voilà tout. Assurément je n'envie pas à mes ennemis deux bras de plus; mais il me serait difficile de ne pas leur envier un cœur tel que le lien. Je ne me suis trompé en rien sur toi, brave jeune homme; d'âme et de corps tu es mon Assad. En vérité, je pourrais te demander où tu t'es caché pendant tout ce temps, dans quelle caverne tu t'es endormi, dans quelle grotte enchantée les fées ont préservé la fleur de ta jeunesse. En vérité, je pourrais te faire ressouvenir dece que nous avons fait ici ensemble; je pourrais te quereller d'avoir eu un secret pour moi; de m'avoir caché une de tes aventures... Oui, je le pourrais, si je ne voyais que toi, et non pas moi... Mais, qu'importe? De cette douce rêverie il y a toujours cela de vrai, que, dans mon automne, je verrai refleurir mon cher Assad. Tu en es content, chevalier ?

le templier. — Tout ce qui me vient de toi, quoi que ce puisse être, était déjà auparavant un désir de mon âme.

saladin. — C'est ce que nous allons éprouver tout de suite. Veux-tu demeurer chez moi, auprès de moi? Comme chrétien, ou comme musulman, n'importe; en manteau blanc ou en doliman, avec le turban ou le chaperon, comme tu voudras, n'importe; je n'ai jamais souhaité de voir à tous les arbres la même écorce.

le templier. — Autrement, tu serais difficilement de-

venu ce que tu es; le héros qui serait plus volontiers le jardinier du bon Dieu.

saladin. — Eh bien donc, puisque tu n'as pas plus mauvaise opinion de moi, nous sommes déjà à moitié d'accord. ♦

LE TEMPLIER. — TOUt à fait f

baladin, lui tendant la main. — Ta parole?

le templier lui serrant la main. — Un honnête homme n'a rien de plus('l). Reçois ici plus que tu ne pouvais prendre de moi. Je suis tout à toi !

saladin. — C'est trop gagner en un jour, c'est trop. — Il n'est pas venu avec toi?

le templier. — Qui?

saladin. — Nathan.

le templier, sèchement. — Non, je suis venu seul.

saladin. — Quelle belle action tu as faite! et que le destin a été sage d'avoir réglé qu'une telle action serait faite au profit d'un tel homme !

le templier. — Oui, oui.

saladin. — Si froid !... Non, jeune homme, quand Dieu fait quelque chose de bien par nous, il ne faut pas être si froid!... même par modestie, on ne doit pas paraître si froid.

le templier. — Faut-il que dans ce monde toute chose puisse se présenter sous plusieurs faces telles que, souvent même, il est tout à fait impossible d'imaginer qu'elles puissent s'accorder?

saladin. — Attache-toi toujours à la meilleure, et loue Dieu : il sait comment les diverses faces peuvent s'unir. Mais, jeune homme, si lu veux être si difficile, il faudra aussi que je nie mette en garde contre toi. Malheureusement, je suis aussi une de ces choses qui ont plusieurs faces, et il se pourrait qu'elles eussent l'air de ne pas bien s'accorder ensemble.

le templier. — Cela est affligeant... car mon défaut n'est pas d'être soupçonneux.

1. Littéralement : Une parole? — Un homme!... germanisme oui ne peut se transporter tel quel en français.

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