ACTE IV, SCENE IV
saladin. — Hé bien, dis-moi donc à qui tu en as; il semblerait que c'est à Nathan. Comment ! des soupçons sur Nathan? toi? Explique-toi, parle: allons, donne-moi une première preuve de ta confiance.
le' templier. — Je n'ai rien contre Nathan : je ne suis mécontent que de moi.
saladin. — Et à quel propos?
le templier. — D'avoir rêvé qu'un juif pouvait désapprendre d'être juif; d'avoir rêvé tout éveillé.
saladin. — Conte-moi comment tu as rêvé tout éveillé.
le templier. — Tu sais, sultan, que Nathan a une fille; ce que j'ai fait pour elle, je l'ai fait, parce que... je l'ai fait. Trop fier pour recueillir des actions de grâce, quand je ne les avais pas méritées, j'ai refusé de jour en jour d'aller voir la jeune fille. Le père était absent : il revient, il apprend ce qui s'est passé; il me cherche, il me remercie, il souhaite que sa fille me plaise, il me parle de ses projets, d'un avenir heureux... je me laisse enjôler, je viens, je vois la jeune fille, je la trouve en effet... Ah! sultan, que j'ai à rougir!
saladin. — Toi, rougir?... de ce qu'une jeune tille juive a fait impression sur toi? Ce n'est pas de cela?
le templier. — Je rougis de ce que mon cœur trop prompt a fait si peu de résistance à cette impression après le langage séduisant du père : étourdi, j'ai sauté une seconde fois dans le feu; car maintenant je l'ai demandée en mariage, et j'ai été refusé.
saladin. — Refusé?
le templier. — Ce sage père ne m'a point tout nettement refusé. Ce sage père doit seulement s'informer, il doit y réfléchir; n'est-ce pas naturel, en effet, n'en ai-je pas agi ainsi? ne me suis-je pas informé, n'ai-je pas commencé par réfléchir, quand ses cris se faisaient entendre au milieu des flammes?... Sur ma foil par le ciel! c'est une bien belle chose que d'être si sage, si avisé !
saladin. — Allons, allons, aie quelque indulgence pour ce vieillard. Ces refus se prolongeront-ils donc longtemps ? désirerait-il que tu commençasses par te faire juif?
98 NATÇAN LE SAGE.
LE TEMPLIER. — Qui le Sait ?
saladin. — Qui le sait?... Celui qui connaît mieux Nathan.
le templier. — La superstition dans laquelle nous avons grandi, même quand nous l'avons reconnue pour telle, ne perd point sa puissance sur nous; tous ceux-là ne sont pas libres, qui se raillent de leurs chaînes.
saladin. — La remarque est sensée; cependant Nathan, Nathan...
le templier. — La pire des superstitions c'est de regarder celle qu'on a comme la plus tolérable.
saladin. i — Cela peut être; mais Nathan...
le templier. — ... De croire qu'à elle seule doit se fier la timide humanité, jusqu'au moment où luira le jour de la vérité; de croire qu'à elle seule...
saladin. — Bien ! mais Nathan... Nathan n'a point cette faiblesse en partage.
le templier. — Je l'avais pensé comme toi... Si cette merveille de l'humanité était un juif assez vulgaire pour aller rechercher des enfants chrétiens, et les élever en juifs?... Alors...
saladin. — Qui dit cela de lui?
le templier. — Celte môme jeune fille, au moyen do laquelle il a voulu m'enjôler, dont it semblait faire le but de mes espérances, comme s'il eût voulu me payer ainsi de ce que je no devais pas avoir fait en vain ; cette même jeune tille n'est pas sa fille. C'est un enfant chrétien qu'il a ramassé.
saladin. — Et qu'il n'a pas, néanmoins, consenti à te donner?
le templier, vivement. — Qu'il ait consenti ou non, le voilà découvert! Son ostentation de tolérance est découverte; je saurai bien mettre aux trousses de ce loup juif, sous sa toison philosophique, des chiens qui le déchireront.
saladin, sérieusement. — Sois calme, chrétien.
le templier — Comment, sois calmé, chrétien? Quand le juif et le musulman se donnent pour juif et pour mu-