‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 88 sur 442 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les palmiers, près de la maison de Nathan. LE TEMPLIER va et vient en se promenant.

Je ne veux pas rentrer dans la maison ; il se laissera bien voir à la fin. On m'apercevait sitôt, si volontiers autrefois... Nous en serons bientôt au point qu'il me défendra de me trouver si assidu près de sa maison... Hum ! je suis pourtant fort en colère. Qu'est-ce qui a pu m! aigrir si fort contre lui? Il m'a dit qu'il ne me refusait encore rien, et

Saladin s'est chargé de le décider. Eh quoi! le chrétien serait-il plus fortement encore enraciné en moi que le juif ne l'est en lui?... Qui se connaît bien soi-même? Sans cela, pourquoi lui envierais-je tant le petit larcin qu'il a eu tant a cœur d'enlever aux chrétiens? Cependant pe n'est pas un petit larcin qu'une telle créature. Créature? Et de qui? Non pas sans doute celle de l'esclave qui a roulé le bloc sur le sol aride de la vie et s'en est allé? N'est-ce pas plutôt l'œuvre de l'artiste qui. dans ce bloc jeté la, a vu la forme divine qu'il a créée? Ah! le vrai père de Recha, en dépit du chrétien qui l'a engendrée, sera éternellement le juif. Si je me la figurais uniquement comme une jeune tille chrétienne, si je me l'imaginais autre qu'elle n'est, privée de tout ce qu'un tel juif seul pouvait lui donner, parle, mon cœur, dis-moi ce qui me plairait en elle? Rien, peu de chose; son sourire même, s'il n'était rien de plus qu'un doux et gracieux mouvement de ses muscles, si ce qui la fait sourire était indigne du charme dont il se revêt sur ses lèvres; non, son sourire même ne me serait rien. J'en ai vu de plus beaux encore se prostituer à la frivolité, à l'étourderie, à la raillerie, à la fausseté, à la coquetterie, et ceux-là me séduisaient-ils? ont-ils excité en moi le désir d'aller consumer ma vie dans leur éclat ? Je ne sache pas... Et cependant je m'irrite contre celui à qui seul elle doit cette haute valeur. Comment cela? pourquoi aurais-je mérité les railleries avec lesquelles Saladin m'a congédié? II e>t déjà triste que Saladin ait pu le supposer; combien j'ai dû lui paraître petit! combien méprisablel ri tout cela pour une jeune tille! Curd, Gurd, cela ne peut aller ainsi; arrête-toi! — Et si, outre cela, Daya ne m'avait rapporté que des bavardages impossibles à prouver! Ah ! je le vois enfin sortir de sa maison, tout absorbé dans une conversation... Avec qui? avec lui, avec mon moine!... Ah! il sait sûrement déjà tout; il a déjà été dénoncé au patriarche... Ah! tète folle, qu'ai-je fait? Comme une seule étincelle de cette passion peut consumer notre cervelle! Résolvons promptement ce qui nous reste à faire. Je vais l'attendre près d'ici à l'écart; peut-être ce moine va-t-il se retirer.

Page 1