ACTE II, SCÈNE VI
Pour courre' un cerf? Pour moi, venant dessus le lieu, J'ai (rouvé l'action tellement hors d'usage, One j'ai donné des deux* à mon cheval, de rage, Et m'en suis revenu chez moi toujours courant, Sans vouloir dire un mot à ce sot ignorant.
Éf.ASTE.
Tu ne pouvais mieux faire, et ta prudence est rare ; C'est ainsi des Fâcheux qu'il faut qu'on se sépare. Adieu.
DORANTE
Quand tu voudras, nous irons quelque part. Où nous ne craindrons point de chasseur campagnard.
1. Courre un cerf; courre est l'ancion infinitif du verbe courir :
Do ces jeunes guerriers la flotte vagabonde AUiiil courre fortune aux orages du monde.
(Maliiebde.)
Courre no s'o^uploie jihis aujourd'hui, comme dans l'exemiile^ ilulièro, que dans le vocabulaire teclinique de la chasse. '2,. Donner des deux, appuyer des deux éperons à la fois.
(26 décembre 1662)
NOTICE
Nous allons retrouver dans l'École des femmes une grande partie des idées pliilosbphiqwes défeuilues par Molière dans l'École des îuaris. Encore une fois il va s'elForcer de démontrer quil est mauvais et dangrereux d'opprimer la jeunesse, de lui imposer la double prison du cloitre et de l'ignorance, que les précautions des oppresseurs, par une juste revanche de la nature méconnue. Unissent toujours par se retourner contre eux. Le poète met en scène un nouveau Sganarelle, qui, s'il n'a pas tous les ridicules de son devancier, en a gardé l'esprit tyrannique, l'égoïsme féroce et la confiance en soi : il professe pour la femme le même mépris déliant, ne voyant eh elle qu'un être rusé, trompeur, qu'on ne peut dompter qu'en étoutTant sous une épaisse ignorance ses curiosités et ses instincts pervers.
Arnolphe, qui a passé sa vie à railler les maris trompés, ci'oit avoir trouvé le moyen d'écliapper à pareille infortune. Il a recueilli une jeune iille, Agnès, dés l'âge de quatre ans et l'a fait élever dans la plus profonde ignorance, la tenant loin du monde, dans une maison retirée, en compagnie de serviteurs soigneusement choisis pour leur effroyable niaiserie. Au moment où commence la pièce. Arnolphe. en dépit de ses quarante-deux ans. est sur le point d'épouser Agnès, à peine âgée de seize ans; mais ce projet sera traversé par la candide ignorance de la jeune fdle, qui cédant, sans essayer un instant de les combattre, aux sentiments de son cœur, s'éprend du jeune Horace, l'accueille chez elle, en l'absence de son tyran, et finit par s'abandonner à sa foi. La comédie se termine naturellement par son mariage avec celui qu'elle aime, et, grâce à des complications roma-
iics(|ues, qui sont, il fiiut le reconnaître, la partie faillie de la comédie, Arnoliilic se voit oLlif.'î de consentir à cette union qui le désespère. Il a été victime du système barbare qu'il avait imaginé pour assurer sa sécurité d'époux, et cette ignorance d Agnès, où il voyait la meilleure garantie de sa docilité et de sa verlu, a précisément liàté l'émancipation de la jeune fille, non sans l'exposer à des dangers qui, avec un amant moins discret et moins loyal, eussent pu devenir tragiques. On ne pouvait donc condamner d'une façon plus frappante cette pédagogie, qui fonde la vertu sur l'ignorance du mal et n'emploie d'autres moyens que la claustration, « les verrous et les grilles, » puisqu'ici c'est le développement logique du système d'Arnolplie (jui en démontre la vanité et les périls.
Arnolphe, avons-nous dit, n'a pas les ridicules qui font de Sganarelle un personnage non seulement odieux, mais grotesque. C'est un homme de bonnes manières, intelligent, instruit, qui n'a pas renoncé au désir de plaire. Molière n'a pas craint de le rendre parfois touchant : quoique son châtiment nous semble mérité, les soulfrances qu'il lui cause, les tortures de son cœur jaloux, que désespère l'abandon d'Agnès, sont exprimées avec une éloquence si sincère, que nous ne pouvons lui refuser un peu de notre pitié. Car si Arnolphe est un maniaque, un égoïste, il aime véritablement Agnès; son amour grandit, s'exaspère, devient une passion fougueuse, lorsqu'il voit Horace lui voler le cœur de la jeune fille; il soutient avec ténacité cette lutte inégale contre la jeunesse, et quand il se voit vaincu, son désespoir a des accents douloureux, qui nous attendrissent, malgré nous, sur son infortune. Il ne faut pas croire cependant que Molière a voulu nous intéresser aux déceptions d'Arnolphe et émouvoir notre pitié en sa faveur. Pour Molière, Arnolphe s'est rendu coupable d'un véritable attentat, en contrariant l'essor naturel d'une intelligence, en essayant de la condamner à l'ignorance et à la stérilité : c'est un crime de lèse-nature, qui mérite un impitoyable châtiment.
On a cru d'autant plus volontiers que les souffrances d'Arnolphe devaient moins exciter notre rire que notre pitié, qu'on a voulu retrouver dans les plaintes parfois pathétiques de ce personnage un écho des chagrins domestiques du poète. Il suffit, pour réfuter cette interprétation, de rappeler qu'au
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moment où Molière faisait jouer l'École des femmes, il n'avait épousé Armande Béjart que depuis dix mois, et la conduite de sa femme ne pouvait encore l'avoir conduit au désespoir d'Arnolphe.
On a cité différentes sources auxquelles aurait puisé l'auteur de l'École des femmes^. Il semble que Scarron seul puisse revendiquer l'honneur d'avoir fourni à Molière l'idée principale de sa pièce et aussi quelques heureux détails. On retrouve en effet, dans la nouvelle intitulée la Précaution inutile, les persoimages d'Arnolphe et d'Agnès, sous les noms de don Pèdre et de Laure. Les précautions prises par don Pèdre sont à peu près les mêmes que celles qui doivent protéger l'honneur d'Arnolphe • Laure est d'une sottise irréprochable; elle est entourée de valets ignorants ; elle vit dans la retraite, et son mari (car, dans la nouvelle de Scarron, le mariage est déjà consommé) ne lui épargne pas les sermons sur les devoirs de l'épouse. Mais don Pèdre est obligé de s'éloigner quelque temps : en son absence, un jeune cavalier réussit à gagner les bonnes grâces de Laure, et le mari aura la douleur d'entendre sa femme lui conter ellemême, comme Agnès, ses aventures galantes. Même moralité : don Pèdre, dit Scarron, « reconnut alors, mais trop tard, que sans le bon sens la vertu ne peut être parfaite ». Il n'a que ce {[u'il mérite, car un ami lui avait fait une observation très sage, que nous retrouverons dans la bouche de Chrysalde : « Comment une sotte serait-elle une honnête femme, si elle ne sait pas ce que c'est que l'honnêteté et n'est pas même capable de l'apprendre'/ »
Jouée sur la scène du Palais-Royal le 2G décembre 1662. l'École des femmes obtint un éclatant succès. Elle fut aussitôt l'objet d'attaques passionnées, que nous rappellerons à propos de la Critique de l'École des femmes et de l'Impromptu de Versailles.
1. I.cs F/icc'lieiiscs A'«//.s-, de Straparole, contenr italien du xvi' siècle.