‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 116 sur 744 · ACTE II, SCENE · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE

ARNOLPHE

Vous emiuyail-il ' '!

AGNÈS

Jamais je ne m'ennuie.

ARNOLPHE

Qu'avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci?

AGNÈS

Six chemises, je pense, et six coiffes aussi. ARNOLPHE, ayant un peu rêvé.

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose. Voyez la médisance, et comme chacun cause : Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme iuconim Était en mon absence à la maison venu, Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues ; Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues. Et j'ai voulu gager que c'était faussement....

AGNÈS

Mon Dieu, ne gagez pas : vous perdriez vraiment.

ARNOLPHE

Quoi? c'est la vérité qu'un homme...?

AGNÈS

Chose sûre.

Il n'a presque bougé de chez nous, je vous jure.

ARNOLPHE, à part.

Cet aveu qu'elle fait avec sincérité

Me marque pour le moins son ingénuité.

Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne,

Que j'avais défendu que vous vissiez personne.

1. Ennuyer a été très employé sous la forme impersonnelle pendant tout le XVII' siècle. On lit dans Corneille :

Il t'ennuie avec moi. {Mclite, acte 111, se. vi.)

132 L'ÉCOLE Dm FEMMES.

AGNÈS

Oui; mais quaiul je l'ai vu, vous ignorez pourquoi': Et vuus eu auriez lait, sans doute, autant que moi.

ARNOLPHE

Peut-être. Mais enfin contez-moi cette histoire.

AGNÈS

Elle est fort étonnante, et difficile à croire.

J'étais sur le balcon à travailler au frais.

Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès

Un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue

D'une humble révérence aussitôt me salue :

Moi, pour ne point manquer à la civilité,

Je fis la révérence aussi de mon côté.

Soudain il me refait une autre révérence :

Moi, j'en refais de même une autre en diligence;

Et lui d'une troisième aussitôt repartant.

D'une troisième aussi j'y repars à l'instant.

Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle

Me fait à chaque fois révérence nouvelle ;

Et moi, qui tous ces tours fixement regardais,

Nouvelle révérence aussi je lui rendais :

Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue,

Toujours comme cela je me serais tenue,

Ne voulant point céder, et recevoir l'ennui

Qu'il me pût estimer moins civile que lui.

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