Sganarelle parle aux personnes qui sont dans la maison
2. C'est-à-dire couvrez-vous, mettez votre chapeau. Cf. le Bourgeois (jcnlilhoynme, acte III, se. iv.
180 LE MARIAGE FORCÉ
sGASAREi.LK. — Miùs auparavant je vous conjure de ne nie point llaUcr du toul, et de nie dire nellenicnt votre l>cnsée.
GKuo.MMo. — Je le ferai, ])ui.sque v(!us le voulez.
sGANAKELLE. — Jc ue vois ricii de plus condaninable qu'un ami qui ne nous parle pas franchement.
GÉiiONiMo. — Vous avez raison.
scANAREi.Lf:. — Et daus ce siècle on trouve peu d'amis sincères.
GÉr.oiNiMo. — Cela est vrai.
SGANARELLE. — Promettez-moi donc, Seigneur Gùronimo, de me parler avec toute sorte de franchise.
GÉRONiMO. — Je vous le promets.
SGANARELLE. — Jurez-cu votrc foi.
GÉRONiMo. — Oui, foi d'ami. Dites-moi seulement votre affaire.
SGANARELLE. — C'cst quc jc vcux savoir de vous si je ferai !)icn de me mariera
GÉRONIMO. — Qui, vous?
SGANARELLE. — Oui, moi-inéme en propre jiersonne. Qufl est votre avis là-dessus? .
GÉRONi.MO. — Je vous prie auparavant de me dire une chose.
SGANARELLE. — Et qUOi ?
GÉRONIMO. — Quel âge pouvcz-vous hien avoir maintciian!?
SGANARELLE. Moi ?
GÉRONIMO. — Oui.
SGANARELLE. — Ma foi, jc no sais; mais je me porte bien. GÉRONIMO. — Quoi? vous ne savez pas à peu près votre âge? SGANARELLE. — Non : cst-cc qu'ou songe à cela? GÉRONIMO. — Hé! dites-moi un peu, s'il vous plaît : combien aviez-vous d'années lorsque nous fimes connaissance?
1. Telle est la fiueslion posée ]iar l'aiiur^'o à Panln^Tuol dans Rabelais (livre III). l'antagruei, dans ses réponses, se contente de snivie riiumeur de son inlerlooiilenr, et, selon que celui-ei vante ou dénigre le maiiaye, il lui dit : Muriez-vùim (/une ou l'uiiil cloue ne vous mnriei.
SCÊKE I. 181
sGANARELLE. — Ma foi, je ii'avais que vingt ans alors. GÉRONiMo. — Combien fûmes-nous ensemble à Rome?
SGANARELLE. — Hult aUS.
GÉuoNLMO. — Ouêl leiuits avcz-vous demeuré en Anulelerre ?
SGANARELLE. — Sept ans.
GÉRONuio. — Et en Hollande, où vous fûtes ensuite?
SGANARELLE. — Cluq aus et demi.
GÉRONiMo. — Combien y a-t-il que vous êtes revenu iii?
sganapj:lle. — Je revins en cinquante-six.
GÉRONiMo. — De cinquante-six à soixante-huit *, il y a douze ans, ce me semble. Cinq en Hollande, font dix-sept; sept ans en Angleterre, font vingt-quatre; huit dans notre séjour à Rome, font trente-deux; et vingt que vous aviez lorsque nous nous connûmes, cela fait justement cinquante-deux : si bien. Seigneur Sganarelle, que, sur votre propre confession, vous êtes environ à votre cinquantedeuxième ou cinquante-troisième année.
SGANARELLE. — Qui, mol ? Cela ne se peut pas.
GÉRONiMo. — Mon Dieu, le calcul est juste ; et là-dessus je vous dirai fi-anchement et en ami, comme vous m'avez fait promettre de vous parler, que le mariage n'est guère votre fait. C'est une chose à laquelle il faut que les jeunes gens pensent bien mûrement avant que de la faire ; mais li's gens de votre âge n'y doivent point penser du tout ; et ^i l'on dit que la plus grande de toutes les folies est celle de se marier, je ne vois rien de plus mal à propos que de la faire, cette folie, dans la saison où nous devons être plus sages. Enfin je vous en dis nettement ma pensée. Je ne vous conseille point de songer au mariage ; et je vous trouverais le plus ridicule du monde, si, ayant été libre jusqu'à cette heure, vous alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chaînes.
1. C'est seulement en IfiGS r|iie la pièce fut réduite à un acAe pour èlie reprise et imprimée;
182 LE MAI'.IAr.E FOIU'.E.
SGANAHELI.E. — El, iiioi jt'. VOUS (]is que jo, suis r(''solu do nie marier, et que je ne serai poinl ridicule en é|iousaril la lille (|ue je recherche.
GÉiioNiMo. — Ah! c'est une autre chose : vous ne m'aviez pas dit cela.
scANARELLE. — C'cst uuc tille qui me plaît, et ([ue j'aime de tout mon cœur.
GÉRONiMo. — Vous l'aimcz de tout votre cœur?
snASAKELLE. — Saus doute, et je l'ai demandée à son père.
GÉitoNiMo. — Vous l'avez demandée?
SGANARELLE. — Oui. C'est uu mariage qui doit se conclure ce soir, et j'ai donné parole.
GÉROMMO. — Oh ! mariez-vous donc : je ne dis plus mol.
SGANARELLE. — Je quitterais le dessein que j'ai lait? Vous semble-t-il, Seigneur Géronimo, que je ne sois plus propi-e à songer à une femme? Ne parlons point de l'âge que je puis avoir; mais regardons seulement les choses. Y a-l-ii homme de trente ans qui paraisse plus frais et plus vigoureux que vous me voyez? ]N"ai-je pas tous les mouvements de mon corps aussi bons que jamais, et voit-on que j'aie besoin de carrosse ou de chaise pour cheminer? >''ai-je pas encore toutes mes dents, les meilleures du monde'? Ne fais-je pas vigoureusement mes quatre repas par jour, et peut-on voir un estomac qui ait plus de force (jue le mien'-? Hem, hem, hem : eh! qu'en dites-vous?
GÉRO.NiMo. — Vous avez raison; je m'étais trompé : vous ferez bien de vous marier.
SGANARELLE. — J'y ai répugné autrefois; mais j'ai maintenant de puissantes raisons pour cela. Outre la joie cpie j'aurai de posséder une belle femme, qui me fera mille caresses, qui me dorlotera ^ et me viendra frotter lorsque