‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 160 sur 744 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

je serai las, outre cette joie, dis-je, je considère qu'on dénie arant comme je suis, je laisse périr dans le monde la race des Sganarelles, et qu'en me mariant, je pourrai me voir revivre en d'autres moi-mèmes, que j'aurai le plaisir de voir des créatures qui seront sorties de moi, de petites fitrures qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de la ville, et me diront de petites folies les plus agréables du monde. Tenez, il me semble déjà que j'y suis, et que j'en vois une demidouzaine autour de moi*.

GÉRoxLvio. — 11 n'y a rien de plus agréable que cela ; et je vous conseille de vous marier le plus vile que vous jiourrez.

SGANARELLE. — Tout de boH, VOUS mc le conseillez?

GÉROMMo. — Assurément, vous ne sauriez mieux faire.

SGANAUELLE. — Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en véritable ami.

GÉROMMO. — lié! quelle est la personne, s'il vous plaît, avec qui vous vous allez marier?

SGANARELLE. — Dorimènc.

GÉRONLMo. — Cette jeune Dorimène, si galante et si bien parée ?

SGANARELLE. — Oui.

GÉRONiMo. — Fille du Seigneur Alcantor?

SGANARELLE. — Justemeul.

dit Panurge, j'avais une femme jeune, galante, belle en perfection, laquelle me traitait et entretenait mignonnement comme un petit (lorelot. » Liiiré cite plusieurs exemples qui prouvent que ce mot se prenait anciennement dans le sens de bijou, mignon, enfant gâté : le virbe dérivé de ce mot a seul survécu.

i. Panurge trace aussi un tableau toucliant des joies de la paternité : « Je veux, dit-il à Pantagruel, avoir des enfants, avec lesquelz je me puisse esbaudir, quand d'ailleurs seroys mcsliaigné (ennuyé), comme je voy journellement vostre tart beaing et débonnaire père faire avec vous ».

18 i LE MARIAGE FORCÉ.

GÉnosiMO. — Et sœur d'un certain Alcidas qui se mêle de porter l'épée ' ?

SGANARELLE. — f/cst COla.

GKROMMo. — Vertu de ma vie!

scANAUELLE. — Qu'eu ditcs-vous?

Gî'uoNiiMo. — Bon parti! Mariez-vous promplemenl^

SGANARELLE. — N'ai-jc pas raison d'avoir fait ce choix?

GÉROMMo. — Sans doute. Ah! que vous serez bien marié! Dépêchez-vous de l'être.

SGA.NARELLE. — Vous mc comblez de joie, de. me dire cela. Je vous remercie de votre conseil- et je vous invite ce soir à mes noces.

GÉROMMO. — Je n'y manquerai pas, et je veux y aller en masque, afin de les mieux honorer.

SGANAKELLE. — Servitcur.

GÉRONiMo. — La jeune Dorimène, fdle du Seigneur Al^ cantor, avec le Seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquantetrois ans : ô le beau mariage! ô le beau mariage!

SGANARELLE. — Ce mariagc doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde, et je fais rire tous ceux à qui j'en parle. Me voilà maintenant le plus content des hommes.

1. Il la porte si bien, que c'est lui qui, à la fin de la pièce, en proposant un duel à Sganarelle, l'oblige à tenir sa parole et à épouser sa sœur.

2. Conseil; ce mot résume toute la moralité de cette scène : Sganarelle, qui a imposé son opinion à Géronimo, s'en va convaincu qu'on vient de lui donner un conseil.

ou L'IMPOSTEUR

NOTICE

Molière a signalé avec une infatigable vigilance tous les dangers qui pouvaient menacer le bonheur et la sécurité de la famille : il est le défenseur du foyer domestique contre tous les ennemis qui tentent d'y apporter la discorde, l'esprit de révolte et d'indiscipline. Dans le Tartuffe, le poète moraliste nous a montré l'hypocrisie religieuse venant désorganiser la famille, éteindre dans les cœurs les sentiments naturels sur lesquels elle est fondée, pour développer au profit de ses ambitions un fanatisme iidumiain. N'oublions pas que Molière est toujours le peintre de la l'éalité contemporaine, et qu'il demande à l'observation de son temps les éléments essentiels de ses comédies. Gardons-nous donc de prendre Tartuffe pour un personnage de convention, créé par l'imagination du poète, et qui, en discréditant la dévotion par ses simagrées et ses crimes, devait satisfaire la passion antireligieuse de son créateur. Ou a voulu prètei aussi à l'auteur du Tartuffe une sorte de divination, qui lui eût révélé le développement que devait prendre à la lin du siècle l'hypocrisie religieuse, sous le règne de Mme de Maintenon. Mais Molière n'a jamais fait de comédies prophétiques et conjecturales : il se contente de dire ce qu'il voit et ne cherche pas à prévenir l'évolution des mœurs. Or il a dû voir à l'œuvre ces « directeurs de conscience », qui, au xvu" siècle, exerçaient sur certaines familles une autorité despotique, autorité salutaii'e quand les « directeurs » n'en usaient que pour le bien, redou-

18G TAT'.TUFFK.

tal)lo et fmiestfi quand elle appartenait h dos pens sans scrupules, prêts à ahriler sous le voile de la dé.votiou tous les vices et toutes les convoitises.

On dimiinierait la portée de l'œuvre de Molière si Idii n'y voyait, connue on l'a cru au xvn" siècle, qu'une satire dirigée contre les jansénistes ou les jésuites, ou bien encore, ce qui est injurieux pour le poète, une sorte de pamphlet destiné à ridiculiser les gens austères, qui condanniaient tacitement, par le spectacle de leurs vertus, les passions et les désordres d'un jeune roi. Molière eut évidemment des visées plus liantes et plus philosophiques en écrivant le Tartuffe : il voulut rappelei-, comme il l'avait fait dans plusieurs comédies, que la perversité humaine peut altérer les meilleures choses, que la religion, comme le savoir, comme la vertu, peut être faussée par ce que notre nature renferme de faiblesse ou de malice : le fanatisme et l'inintelligence d'Orgon rendent seuls possible la victoiic momentanée de Tartulfe, et si le poète flétrit la perfidie du second, il ne condamne pas moins le zèle indiscret du premier, et c'est par là que le Tartuffe se rattache à la doctrine morale que Molière a si bien résumée dans ces vers :

Les liommes la plupart sont étrangement faits! Dans la juste nature on ne les voit jamais; l^a raison a pour eux des bornes trop petites; F.n chaque caractère, ils passent les limites; Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent F'our la vouloir outrer et pousser trop avant '.

Le Tartuffe est donc peut-être moins la satire de l'iiypocrisie que la condamnation de ceux qui, en exagérant les scrupules de leur dévotion, olfrent ime proie facile à la cupidité des imposteurs.

Molière jugea qu'il lui appartenait de signaler les dangers d'un zèle aveugle et de protéger le sanctuaire de la famille contre l'hypocrisie religieuse. Son erreur fut de croire qu'il lui était permis d'accomplir cette œuvre salutaire sans porter atteinte à la religion, et qu'il pouvait censurer la fausse dévotion sans que le ridicule et l'odieux, dont il l'accablait, rejaillissent sur la véritable piété. Il faut bien reconnaître qu'il s'est trompé. Sans doute on ne saurait mettre en doute la loyauté de ses intentions, bien que les sévérités de l'Eglise pour

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