SCENE PREMIERE PUILENTE, ALCESTE
PUII.INTE.
Qu'cbl-ce donc? qu'avez-vous?
ALCESTE, assis.
Laissez-moi, je vous prie.
PHILiNTE.
Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie....
ALCESTE
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.
PUU.LNTE.
Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher.
ALCESTE
Moi, je veux me tacher, et ne veux point entendre.
PUn^INTE.
Dans vos bruscjues chagrins i, je ne puis vous comprendre, Et quoiqu'amis, eniui, je suis tout des premiers....
1. CVtaj/ /VHS, accès de mauvaise humeur ; ce mot di'signe aussi, dans la langue du xvii' siècle, la délicatesse malveillante qui critique et reprend toute chose.
3G8 I.E MlSANTIlIiOPE.
ALCKSÏE, se levant brusqiicinent.
Moi, votre amil Kayez cela de vos pai»iers.
J'ai fait, jusques ici, profession de l'être;
Mais après ce qu'en vous, je viens de voir paraître,
Je vous déclare net que je ne le suis plus,
Et ne veux nulle place en des cœurs corrorspus.
riiniNTE.
Je suis donc bien coupable, Alcesle, à votre compte?
Allez, vous devriez moiu'ir de pure honte;
Vue telle action ne saurait s'excuser.
Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.
Je vous vois accabler un homme de caresses;
Et témoigner, pour lui, les dernières tendresses;
De proteslatioiis, d'ofl'res, et de serments,
Vous chargez la fureur de vos embrasscnients* :
Et quand je vous demande après, quel est cet homme,
A peine pouvez-vous dire comme il se nomme;
Votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant-.
Et vous me le traitez, à mm, d'indifférent.
Morbleu, c'est une chose indigne, lâche, infâme.
De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme :
Et si, par un malheur, j'en avais fait autant.
Se m'irais, de regret, pendre tout à l'instant s.
1. Molière s'est maintes fois raill'i de l'nsage dos embrassades entre gentilshommes. (Cf. les Précieuses ridicules, p. G7 ; les Fâcheux, p. lOii et 108.) Plus de vingt ans après on les prodiguait avec la même banalité : « Thf'Ognis, dit La Bruyère, embrasse un homme qu'il trouve sous sa main; il lui presse sa tète contre sa poitrine : il demande ensuite qui est celui qu'il a embrassé ». (Les Caractères, ch. ix.)
2. En voiis séparant, quand vous vous séparez. En vous séparant est ici une sorte de proposilioa absolue : l'usage exigerait aujourd'hui que le participe se rapportât au sujet de la phrase.
5. Je m' irais pendre : nous dirions aujourd'hui //rais me pendre; mais au xvu" siècle, dans les constructions de ce genre, c'est-à-dire quand les pronoms personnels sont compléments d'un infinitif dépendant d'un autre verbe, ils précédaient ordinairemcntlepremier des deuxverbos.
ACm I, SCÈ5E I. 069
PUILIME.
Je ne vois pa?, pour moi, que le cas soit pendable; Et je vous supplierai d'avoir pour agréable Ouc je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, Et ne me pende pas, pour cda, s'il vous plaît.
ALCESTE
Que la plaisanterie est de n^auvaise- grâce !
PHILI7CTE.
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse?
ALCtSTE.
I»^ veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur, 'il ne lâche aucun mot qui ue parte du cœur.
rmi.iME.
'crsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, i faut bien le payer de la même monnoie, ; l'pondre, comme ou peut, à ses empressements, ht rendre offre pour offre, et sernaents pour serments.
ALCESTE
Non, je ne puis souÛVir cette lâche méthode
Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
!:o tous ces grands faiseurs de protestations,
''^s affables donneurs d'eml.-rassades frivoles,
' '^s obligeants diseurs d'inutiles paroles,
'jui de civilités, avec tous, font combat.
Et traitent du même air* l'hoimête homme et le fat.
(Juel avan'age* a-t-on qu'un homme vous caresse.
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous un éloge éclatant,