ACTI: II, SCÈNE I
Et. lorsque pour nie voir ils font de doux efforts, l)(iis-jc prendre un bàlon [)our les nietlre dehors?
AI.rKSTF..
Non, ce n'est pas. Madame, un bàîon qu'il faut prendre,
Mais un cœur' à leurs vonix moins facile et moins tendre.
Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux;
Mais votre accueil refient ceux qu'attirent vos yeux;
Et sa douceur oITerte à qui vous rend les armes
Acht've sur les cœurs l'ouvrage de vos charmes.
Le trop riant espoir que vous leur présentez
Attache autour de vous leurs assiduités;
Et votre complaisance un peu moins étendue^
De tant de soucirants chasserait la cohue.
Mais au moins dites-moi. Madame, par quel sort
Votre Clilandre a l'heur^ de vous j)laii'e si fort?
Sur quel fonds de mérite et de vertu suMime
Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime^?
Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt s
Ou'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit?
Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde,
1. Pliisiours riitif|ues ont ncciisé ici Molière d'incoiTOclion. Il est certain qu'on ne dit pas : prendre un rœiir, comme on dit : prendre ii; ^d/oH. Mais qui ne voit que cette incoi'reclion est sugf^t'-rée à Alceste Iiar les termes dont s'est servie Célimcne, et que la colère met naturellement dans la bouche du misanthrope l'expi'ossion même cnii vient d'exaspi'rei- sa jalousie'? La vérité dramatique prolite ici des irrégularités du style de Molière.
2. Si voti'e complaisance était moins étendue, cet oxlur.ivisme aurait pour efret de chasser les soupirants. J-e véiitahle sujet n'est |)as ici le si\hsianV\{ complfiixance, mais l'adjectif <'/phc/«c. C'ait un latinisme
ô. Ilciir pour bonheur était déjà im archaïsme au moment où Molière écrivait le Misanthrope : voyez ]). ilS. note 2.
■l. Sur quoi fondez-vous voire estime, dont il doit être honoré?
D. Cette mode était déjà ancienne. 11 y est lait allusion dans les Aventures du Baron de Fœnestc. àa d'Aubigné', I61(). On suppose que les gens, qui laissaient ainsi croître leurs ongles, tenaient à prouver qu'ils n'exerçaient point une profession manuelle.
596 I.E :>(ISA>Tlir,OPE
Au mérile éclatant de sa perruque blonde •? Soul-cc ses grands canons^ qui vous le l'ont aimer? L'amas de ses rubans a-t-il su ahtus charmer? Est-ce i)ar les appas de sa vaste rliingrave'' Qu'il a gagné voire âme en faisant votre esclave'*? ilu sa façon de l'ire et son ton de fausset '^ Ont-ils de vous toucher su tiouver le secret?
CliUMÈNE.
Ou"inj;istement de lui vous prenez de l'ombrage! Ne savez-vous pas bien pourquoi je le ménage, Et que dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis, H peut intéresser tout ce qu'il a d'amis?
ALCESTE
Perdez votre procès, Madame, avec constance. Et ne ménagez point un rival qui m'offense.
CÉLI.MÈNE
Mais de tout l'univers vous devenez jaloux.
ALCESTE
C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.
CÉLIMÈNE
C'est ce qui doit rasseoir*' votre âme effarouchée.
1. Blonde: ci'tfiit alors la couleur à la mode: d'où l'cpilliètc de bloiulins, (jui d:ins Molière désigne les jeunes éléjîants. Cf. l'AvaiT, 11, v.
2. Canons. Yosez lus Précieuses ridicules, p. 55, note 8; et nos extraits Je l'École des mûris, p. 83.
5. « La rhinqrave est une culotte ou haut-de chausses fort ample, attachée aux bas avec plusieurs rubans, dont un rhingrave ou prince allemand a amené la mode en France, il y a quelque temps. » (Fureïu't.e : Dictionnaire, 1690.)
i. En jouant le personnage de votre esclave. Voyez plus haut, Don unn, p. 3r)7, note i.
o. Sa voix aiguë : la voix de fausset équivalait à celle du ténor; mais cette dénomination avait pris rapidement un sens défavorable et était devenue synonyme de voix aiguë et désagréable.