ACTE II, SCÈNE IV
Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires, Loueurs* impertiueuts-, ou censeurs téméraires.
CELI.MÈNE
Mais....
.Non, Madame, non : quand j'en devrais mourir. Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir; Et l'on a fort ici do nourrir dans votre âme Ce fïraiid attachement aux défauts qu'on y blàme^.
CLITANDP.E.
Pour moi, je ne sais pas, mais j'avouerai tout haut (jue j'ai cru jus([u'ici Madame sans défaut.
ACASTE
De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue; Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue*.
ALCESTE
Ils frappent tous la mienne; et loin de m'en cacher»
Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher.
Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le ftatte;
A" ne rien pardonner le pur amour éclate;
El je bannirais, moi, tous ces lâches amants
1. Loiietivs, au sens de donneurs d'éloges, n'est pas resté dans l'usage.
2. Impertinents est pris ici dans son sens étymologique : qui louent hors de propos.
3. Le on, dont parle ici Alceste, remhle être Philinte lui-même, qui, dans la première scène de l'acte I, a montré qu'il ne se faisait aucune illusion sur les défauts do Célimène.
4. Acaste et Clitandre, uni(iuement préoccupés de faire leur cour à Célimène, s'empressent de lui décerner le même brevet do perfection, et il s'établit entre eux une émulation de complaisance béat,, qui rend plus piquante la rude franchise d'Alceste.
5. Loin (le m'en cacher, elle sait que..., anacoluthe, dont les exemples abondent chez les auteurs du xvii* siècle.
6. À suivi de l'inlinitif correspond ici au gérondif latin : En ne paf' donnant rien; c'est ainsi que Corneille écrit :
A raconter ses maux souvent on les soulage.
(Polyeucte, I, m.)
410 LE MISAî<THROPE.
Que je verrais soumis à tous mes sentiments, Et dont, à tous propos, les molles complaisances Donneraient de l'encens à mes extravagances.
CKLIMÈNE.
Enlin, s'il faut qu'à vous s'en i-apportent les cœurs, On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs *, Et du pai'l'ait amour mettre l'honneur suprême A hion injurier les personnes qu'on aime.
ÉLIANTE
L'amour, pour /'ordinaire, est peu fait à ces lois,
El l'on voit les amants vanter toujours leur choix;
Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable.
Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable :
Ils comptent les défauts pour des perfections.
Et savent y- donner de favorables noms.
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable;
La noire à faire peur, une brune adorable;
La maigre a de la taille et de la liberté;
La grasse est dai's son port pleine de majesté;
La malpropre sur soi^, de peu d'attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée;
La géante paraît une déesse aux yeux ;
La naine, lui abrégé des merveilles des cieux;
L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne;
La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute boime;
La trop grande parleuse est d'agréable humeur;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême
Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime*.
1. Aiu douceurs, aux propos aimables et galants. '2. y, leur : les adverbes on et ij tiennent souvent dans l'ancienne langue la place de véritables pronoms; cf. Corneille :
Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède ! {Horace, S. ii.) 5. Dont la mise est sans élégance et sans recherche. 4. Ce couplet d'i'iliante est une imitation d'un passage du livre IV du