‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 37 sur 744 · SCENE TV. 2i · texte numérisé non relu

SCENE TV. 2i

CnoS-KENK.

Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace. Touche, je te pardonne.

MARI.NETTE

Et moi, je te fais grâce.

GROS-RENÉ

Mon Dieu! quix tes appas je suis acoquiné!*

MARINETTE

Que Maiinette est sotte après son Gros-René!

l. Acoquiné, attaché par une passion aussi tyrannique qu'une hnijitiide. C.r. liegnard : « On s'acoquine à servir ces gredins-là »

{Sércnridi', se. ii.)

NOTICE

Le 18 novembre 1659 ces Prccieuses ridicules furent représeniées pour la première fois sur la scène du Petit-Bourbon. Le succès dépassa les espérances de Tauteur ; jouée très fréquemment jusqu'à Pâques de 1660. la pièce nouvelle valut à la troupe de Molière de brillantes recettes. Elle retrouva le même succès lorsqu'elle fut représentée à Yinceimes devant le roi, le 29 juillet 1060. D'un esprit droit et judicieux, naturellement épris de grandeur et de vraie noblesse, Louis XIV ne pouvait goûter la littérature précieuse raillée par Molière. 11 dut dès le premier jour se sentir attiré vers ce poète, qui prenait si vaillamment la défense du bon sens et de la vérité,

!Ne pouvant contester le succès des Précieuses ridicules, certains critiques malveillants insinuèrent qu'il ne revenait pas à Molière, car sa pièce n'était qu'un plagiat. On l'accusa d'avoir copié les Précieuses de l'abbé de Pure, jouée récemment aux Italiens*. Il nous est impossible de vérifier aujourd'hui cette accusation, car nous ne possédons pas l'œuvre du « galant » abbé : ce ne devait être d'ailleurs qu'un « canevas », sur lequel s'exerçait librement la fantaisie des acteurs. Mais on peut apprécier la valeur des insinuations de ce genre, quand on voit leur auteur prétendre très sérieusement que Molière « tire toute sa gloire des Mémoires de Guillot-Gorgeu , qu'il a achetés de sa

1. « Il est certain, dit Somaize, qu'il est singe en tout ce qu'il fait et que non seulement il a copié les Précieuses de l'abbé de Pure, jouées aux Italiens, etc. » fPréface des Yéritnhh's précieuses.) Le même abbé avait publié, en 16of), un roman en quatre volumes, intitulé : La Précieuse ou le Mystère des ruelles.

viiive et dont il s'adapte tous les ouvrages ». Il so peut que l'abbé de Pure ait mis en scène un valet qui se substitue à son maître pour courtiser une dame et bénéficier auprès d'elle de fous les avantages de la naissance et de la richesse; mais cette idée n'appartient pas plus à l'abbé de Pure qu'à Molière : elle est du domaine de la comédie; l'intrigue des Précieuses ridicules m se trouve-t-elle pas déjà, par exemple, dans l'Héritier ridicule de Scarron, joué en 1G48? Un gentilliomme, DonDiègue d:^ Mendoce, qui se voit dédaigné d'Hélène, sa maltresse, parce qu'il est pauvre, imagine, pour se venger, d'alfidjler son valet de ses habits et de le faire passer pour un riche Péruvien ; la ruse réussit, et, à la fin de la pièce, lorsque Hélène s'aperçoit qu'elle a promis sa main à un valet, elle trouve dans cette humiliation le juste châtiment de sa cupidité. Si l'on veut absolument que Molière ait plagié quelqu'un, n'est-il pas plus vraisemblable qu'il se soit souvenu de la pièce de Scarron, dont il jouait régulièrement le répertoire?

C'était chose toute nouvelle sur la scène française qu'une comédie dont le sujet était directement emprunté aux mœurs contemporaines, et où l'imagination, remplacée par l'étude de la nature, se bornait à accuser le relief des ridicules selon la perspective de la scène. Il est douteux qu'un vieillard du parterre se soit écrié: « Courage, Molière! voilà la bonne comédie! » Mais si l'on peut suspecter l'authenticité de cette apostrophe, il faut reconnaître qu'elle rend un juste hommage à l'heureuse innovation du poète.

Mais quelle est donc la classe de la société qui a fourni à Molière les éléments de sa première comédie de mœurs? On a très diversement répondu à cette question. Certains, comn^.e Rœderer et Cousin, se sont attachés à démontrer que « Molière n'a jamais songé à attaquer l'hôtel de Rambouillet »; d'autres, comme Despois, sont persuadés qu'une partie des traits de la satire de Molière retombe sur 1' « Incomparable Arthénice » et les habituées de la « Chambre bleue ». Disons un mot sur ce débat. Gela nous sera d'autant plus facile que tout le monde nous paraît avoir raison : Ra-derer. en prétendant que Molière n'a pas voulu attaquer l'hôtel de Rambouillet; ûespois, en démontrant que les ridicules de Cathos et de Madelon ont été parfois ceux des hôtes de Catherine de Yivonne.

NOTICE. 55

Il eût été téméraire de la part de Molière, qui, encore privé de la protection du roi, ne devait pas chercher à se faire de puissants ennemis, de s'attaquer directement à l'hôtel de Rambouillet. Du reste, en admettant qu'il ait conmiis cette imprudence, connnent veut-on qu'il ait pu, selon ses habitudes d'observation précise et consciencieuse, étudier sur le vif cette société aristocratique, à lacpielle il n'avait pas été mêlé, comme Ualzac, Voiture et Chapelain? Il est bien manifeste qu'il met à (a scène des précieuses qu'il a vues, qu'il a étudiées à loisir, et ce ne peut être que dans la société bourgeoise, qu'il a fréquentée, soit il Paris, soit en province. Le succès des Précieuses ridicules siMuble démontrer qu'elles offraient aux spectateurs l'attrait pi(iuant de l'actualité. Mais, en 1(5.59, une satire de l'hôtel de hanibouillct no pouvait avoir ce caractère, car, do]niis plusieurs années, la « Chambre bleue » n'était plus le rendez-vous de la société précieuse, ni cet aréopage littéraire dont un Corneille même venait solliciter les sull'rages. On devait commencer à oublier ces fameux « cabinets » célébrés par Fléchier, depuis (|uil ne s'y réunissait plus que quelques intimes, plus occupés sans doute d'alléger les chagrins domestiques de la marquise que de chercher comme autrefois « le hn du lin». On peut donc croire Molière sur parole quand il nous dit que « les véritables précieuses auraient torl de se piquer lorsqu'il joue les ridicules, qui les imitent mal », et les distinctions qu'il élablït entre l'hôtel de Hambouîllet et ses maladroites imitatrices sont assez raisonnables pour que nous ne suspections pas la sincérité au poète.

Mais était-il possible à Molière de ridiculiser les singes de l'hôtol de Hambouillet sans que celui-ci fût atteint par la satire'.' Il semble que non, car, si l'on n'a jamais parlé dans la « Chambre bleue » le jargon des « pecques provinciales », il n'en est pas moins vrai qu'elle ne fut pas toujours le temple de la simplicité, lie la raison et du bon goût. Il se peut qu'en IG.'iS l'hôtel de lîambouillet ait mérité les éloges de Chapelain : « Vous ne sauriez avoir, écrit-il à Balzac, de curiosité pour aucune chose (jui le mérite davantage que l'hôtel de Runliouillct. On n'y parle lioint savanunent, et il n'y a lieu au monde où il y ait plus de bon sens et moins de pédanterie ». Sans suspecter l'optimisme complaisant de Chapelain, on peut admettre qu'il y eut dans

54 LES l'UECIEUSES RIDICULES.

l'iiistoire des précieuses un moment heureux, où l'horreur de ht vulgarité ne dégénérait pas en purisme, la pudeur en pruderie et la délicatesse en subtilité. Mais, à coup sûr, ce moment dut être de courte durée, car l'hôtel de Rambouillet recherchait les qualités qui se changent le plus aisément en défauts, aussitôt qu'à celte recherche se mêle l'émulation et le zèle indiscret de la mode. Qui oserait affirmer que les habitués de l'hôtel ont toujours évité les défauts auxquels les exposaient leurs propres qualités, ou plutôt celles qu'ils voulaient avoir? Leur j;, jût n'at-il pas eu de fâcheuses défaillances'? On les a vus se passionner pour un sonnet de Voiture et de Renserade et accueillir Polyeucle avec la froideur des gens qui n'ont pas compris ; ce simple rapprochement donne, hélas ! la mesure de leur capacité littéraire; on voit bien que ce public d'amateurs, qui comptait plus d'un Oronte, eût voulu rabaisser la poésie au niveau de ses ■«ropres talents et la réduire aux madrigaux et aux « Guirlandes de Julie ». Il n'est pas improbable qu'on eût applaudi dans la « Chambre bleue » l'impromptu de Mascarille : Madelon s'associe au dédain des détractem's de Poltjcucte pour les grandes œuvres quand elle dit : « J'aimerais mieux avoir fait ce oh! oh! qu'un poème épique ». N'est-ce pas Mme de Rambouillet qui a appris à Cathos et à Madelon à renoncer à leurs noms de baptême pour prendre ceux de Polixéne et d'Aminte, en changeant ellemême Catherine en Arthénice. jugeant sans doute qu' « une oreille un peu délicate devait pâtir furieusement à entendre le premier'? Pouvait-on enfin se moquer, comme l'a fait Molière des romans de Mlle de Scudéry sans ridiculiser en même temps la société qui en avait fait ses délices? Et si M. Cousin a retrouvé tout l'hôtel de Randx)uillet dans le Grand Cyrus de 1' « illustre Sapho », comment peut-on railler le roman sans blesser un peu ceux qui en ont fourni la matière et qui se sont plu à se regarder dans ce miroir complaisant? Concluons donc (|ue Molièi-e a voulu sincèrement épargner l'hôtel de Rambouillet, mais qu'il ne le pouvait pas, car toute satire des précieuses ridicules devait inévitablement atteindre celles qu'on pouvait encore appeler, comme Soniaize, les véritables précieuses.

Celles-ci, du reste, semblent n'avoir pas cru un seul instant que Molière pût songer à elles; elles firent bonne contenance à la première repi-ésentation, moins i)ar politi(iue que par une naïve

NOTICE. .-ÎS

cnnfinncp dnns lourinvioLibililc-. On prétend rpio Mrnnfro, nn «orlir (In retit-Boiirboii, subiteuient éclairé par la satiiv do Molière, lit à Chapelain, un des oracles de l'hôtel de Kainbouillet, cette confidence, ou plutôt cet acte de contrition : « Monsieur, nous approuvions vous et moi toutes les sottises qui viennent d'être criti- (|uées si lineinent et avec tant de bon sens; mais, croyez-moi, pour me servir de ce que saint Rémy dit à Clovis, « il nous faudra brûler ce que nous avons adoré et adorer ce que iicus « avons brûlé ». Cela arriva comme je l'avais prédit, ajoute Ménage, et l'on revint du galimatias et du style forcé dès cette première représentation ».

Il est douteux que Molière ait beaucoup de cures à son actif; en tout cas, elle ne durent jamais être ni aussi promptes ni aussi radicales.

C'est une chose étrange qu'on iiii|irirne les gens malgré eux. Je ne vois rien de si injuste, cl je p;ndunnerais lonle autre \iolence plutôt que celle-là.

Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser par honneur ma comédie. J'otTenserais mal à propos tout Paris, si je l'accusais d'avoir pu applaudir à une sottise. Connue le public est le juge absolu de ces sortes d'ouvrages, il y aurait de l'impertinence à moi de le démentir; et quand j'aurais eu la plus mauvaise opinion du monde de mes Précieuses ridicules avant leur représentation, je dois croire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais comme une grande partie des grâces qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'importait qu'on ne les dépouillât pas de ces ornements ; et je trouvais que le succès qu'elles avaient eu dans la représentation était assez beau, pour en demeurer là'. J'avais résolu, dis-je, de ne les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu'un de dire le proverbe-; et

1. Molière prend fort Jiabilemont ses précautions contre la maligiiité des critiques, qui avaient jadis attribué au jeu des acteurs le succis du Cio et qui vont bientôt l'aire honneur à la Champmeslé des triomphes 4e Racine.

2. On dit proverbialement : « Cette femme est belle à la chandelle, mais le jour gâte tout, pour dire que la grande lumière fait aisément découvrir ses défauts ». (Furetière, Dictionnaire, 1690,)

jo 110 voulais pas (iirollcs saiilassout du lliôàlro rlo Rourbon * flans la galerie du Palais *. Cependant je n"ai pu l'éviter, el je suis tombé dans !a disgrâce de voir une copie dérobée de nia j)ièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilège obtenu par surprise. J'ai eu beau crier: « 0 temps! ô mœurs ^1 » on m'a fait voir une nécessité pour moi d'être imprimé, ou d'avoir un procès; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu'on ne laisserait pas de faire sans moi.

Mon Dieu, l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour, et qu'un auteur est neuf la première fois qu'on l'imprime ! Encore si l'on m'avait donné du temps, j'aurais pu mieux songer à moi, et j'aurais pris toutes les précautions que Messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont '-outume de prendre en semblables occasions. Outre quebiue grand seigneur que j'aurais été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage, et dont j'aurais tenté la libéralité par une épîfre dédicatoire bien lleurie *, j'aurais (âcbé de faire une belle et docte préface; et je ne manque point de livres qui m'auraient fourni

1. Lo théâtre du Petit-Bourbon, où jouait encore la troupe de Molière.

2. La galerie du Palais était garnie de boutiques de libraires, de merciers, de parfumeurs. Corneille y a placé l'action d'une de ses pre- , mières comédies, la Galerie du Palais (1654). Il y met en scène un > libraire.

3. Cette exclamation pathétique se trouve dans plusieurs discours ii de Cicéron.

i. Allusion satirique aux épitres dédicatoires par lesquelles certains auteurs faméliques sollicitaient la libéralité des grands seigneurs. La dédicace de Cinna au financier Montoron est restée tristement célèl)re. 11 est juste de dire que les auteurs ne pouvaient guère vivre, au xvu* siècle, que du produit des dédicaces et des pensions.

(diil (•(! (lu'oii pcul (lire de savaiil sur la Iraiii'dic ol la cniiK'die, l'élymologie dtMoiites deux' , leur origine, leur défiiiilion et le reste. J'aurais parlé aussi à mes amis, qui pour la recommandation de ma pièce ne m'auraient pas refusé ou des vers françois, ou des vers latins*. J'en ai même qui m'auraient loué en grec; et l'on n'ignore pas (pi'une louange en grec est d'une merveilleuse efficace ^ à la tète d'un livre. Mais on me met au jour sans me donncT le loisir de me reconnaître; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'aurais voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes, qui méritent d'être bernés; que ces vicieuses imitations de ce qu'il y a 'II' plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie ; et que, par la même raison que les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la comédie et du Capilaii, non plus que les juges, les juinccs et les rois de voir Trivelin*

1. C'est ce que fit Corneille, en IGGO, dans ses trois Discours xiir ta tragédie. — C'est aussi un peu, avec moins de pédantisme, il est vrai, ce que fera Molière lui-même, quand il écrira « la docte pivface » du Tartuffe.

2. C'est ainsi que fut |)uli!ii''e la Veuve de Corneille : la plupart dos poètes du temps avaient adressé à l'auteur des épitres en vers, où ils ne ménageaient pas plus les hyperlioles élogieuses qu'ils ne devaient mé'naiïer les injures à l'auteur du Cid.

ô. Ce mot, qui, au XVII' siècle, semble avoir appartenu au vocabiilain> de la théologie, n'est plus employé substantivement.

'r. Le ftocleur eut, avec Srnrnmoiiche. Pantalon, Arlequin et ilr::)'liii. un des personnages de la comédie italienne. Le Capitan avait éli'' popularisé en France par Ylllu.sion rnmique. de Corneille. Quant ;i Tri- Vrtii). c'est un acteur célèbre. (|ui s'é'tait l'ait une siiécialilé de Jouer couiiqucmeiit les lùlus de rois et de ju^'es.

40 LES rnÉCIEUSES RIDICULES.

ou quelque autre sur le théâtre, faire ridiculementle juge, le prince ou le roi, aussi les véritables précieuses auraient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imilent mal. Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luynes ' veut m'allrr rciiiM- de ce pas : à la bonne heure, puisque Dieu l'a voulu !

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