ACTE II, SCENE I. 51 T
Parlant d'un homme sans éclat;
Ce serait paroles exiiuisos
Si c'était un grand qui parlât*.
AMPHITRYON
Entrons, sans davantage attendre.
Mais AIcmène paraît avec tous ses appas. En ce moment sans doute elle ne m'atten 1 pas.
Et mon abord la va surprendre.
1. On a justement rapproclu' de ce passage ces vers do La Fontaine :
Son raisonnement pouvait être Foit bon dans la bonclie d'nn maitre; Mais n'étant que d'un simple cliien, Ou trouva qu'il ne valait rien.
(Fables, XI, 3.)
NOTICE
Représenté pour la première fois le 9 septembre 16(38, l'Avare fut assez froidemeut accueilli par le public. Ne nous bâtons pas de reproclier leur mauvais goût aux spectateurs qu"unc comédie en prose pouvait légitimement surprendre, car il était admis depuis longtemps que cette forme était réservée aux œuvres légères, simples farces, dont les; bouflbuneries ne s'accommodaient pa,s de la majesté de l'alexandrin. Molière n'avait-il pas contribué lui-même à fortifier ce préjugé, lui qui avait écrit en vers toutes ses grandes comédies, et, après le Tartuffe et le Misanthrope, pouvait-on s'attendre à lui voir écrire cinq actes de prose? Il est toujours dangereux de déranger les babitudes du' public, car il est l'are que son étonncment ne dégénère pas en malveilhmce'.
Uecouuaissons aussi que le sujet traité cettb fois par Molière était de nature à dérouter un pou les babitués du Palais-Royal : car si dans ses autres œuvres le |)oète avait pu laisser deviner parfois les misères de notre bumanité, il avait toujours déployé assez de verve comique pour en dissimuler la tristesse. Mais comment ne pas être péniblement impressionné par le spectacle de cette famille où l'on ne voit d'une part que la passion la plus égoïste et la plus brutale, de l'autre la dissipation, le mensonge et le vol ; où aucun personnage vraiment sympatbique ne peut nous faire oublier un père dénaturé et des enfants rebelles'? Le public ne rit pas autant qu'il s'y attendait sur la
1. Avi (ir'h)ut (lu xviii' «ièclc le pmit aura clinnsré, et Fénelon ne .'^era sans (Joule pas seul à admiier « la prose n de l'Avare.
réputation de Molière. Il se vengea de sa déception par sa froideur.
J.-J. Rousseau' a reproché à Molière d'avoir fait rire les spectateurs aux dépens de l'autorité paternelle bafouée dans la personne d'Harpagon par un iils impertinent. « C'est un grand vice, dit-il, d'être avare et de prêter à usure; mais n'en est-ce pas un plus grand encore à un lîls de voler son père, de lui manquei' de respect, de lui faire mille insultants reproches, et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de ses dons'? » Il est facile de répondre à Rousseau que les impertinences de Cléante n'atteignent pas, dans Harpagon, la dignité paternelle, parce que depuis longtemps l'avare, dominé par sa passion de l'or, a cessé d'avoir pour ses enfants les sentiments d'un père. Qu'a-t-il fait pour mériter leur affection et leur respect? Livrés à eu.x-mêmes, ils ont grandi dans cette froide demeure, d'où l'avarice paternelle a banni tous les plaisirs, où régnent la défiance et le soupçon, où ils n'ont entendu, au lieu de tendres paroles, que les préceptes d'une économie chagrine. Leur désobéissance et même leur impertinence sont la conséquence nécessaire de la passion à laquelle ils ont été sacrifiés par leur père. Le jour où ils le trompent et se rient de sa colère, ils ne font qu'infliger à son avarice un châtiment mérité. On peut donc admettre que les scènes où Molière met aux prises le père et le fds sont pénibles; mais elles ne sont pas immorales, et Cléante, se moquant de la malédiction d'Harpagon, ne saurait bafouer en lui une autorité dont il est déchu.
Les érudiLs ont cité comme à l'envi les souixes nombreuses auxquelles Molière aurait puisé pour la composition de l'Avare. Le vice qu'il a voulu peindre ayant bien souvent exercé la verve des poètes comif[!!es, il est naturel qu'on ait pu multiplier les rapprochements Mais c'est à l Aululairi' de Piaule, et à une comédie en vers de Boisrobert, la Belle Plaideuse-, que Molière a fait les emprunts les plus considérables. Ces emprunts, il est vrai, ne sauraient diminuer son mérite original, car il n'a prisa r.oisrobert (ju'un épisode, et le poète latin n'avait nullement songé