‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 55 sur 744 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

MAscARiLLE. — C'est iiioi qui ferai votre affaire mieux que personne : ils nie rendent fous visite; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits.

MAGDELON. — Eti ! mou Diou, nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié; car enfin il faut avoir la connaissance de tous ces Messieurs-là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont ceux qui donnent le branle à la réputation dans Paris, et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit ' de connaisseuse, quand il n'y aurait rien autre chose que cela. Mais pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et (pii sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend [)ar là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait à point nonuné : « Un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité"^; Monsieur un tel écrivit hier soir un sixain à Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures ; un tel auteur a fait un tel desplusieurs fois réimprimé au xvii* siècle, et qui est intitulé : Poédes choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudénj, Boisrobert et de plusieurs autres.

1 . Bruit, dans le sens de réputation, gloire, est fréquemment employé par les écrivains de la première moitié du xvii" siècle :

Puisque votre seul bruit range tout sous vos lois.

(Rotrou : Don Bernard de Cabrère, acte II, se. m.) Et Corneille :

Mais dans votre Poitiers quel britil avait Dorante?

(Le Menteur, acte V, se. i.)

2. M. Despois fait observer que dans le recueil de poésies que nous avons cité plus haut, il se trouve précisément des pièces sur des sujets de ce genre.

sein; cokii-là en est à la troisième partie de son roman; cet autre met ses ouvrages sous la presse. » C'est là ce (]ui vous fait valoir dans les compagnies; et si l'on ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir'.

cATHos. — En ellet, je trouve que c'est renchérir sur le lidicule, qu'une personne se pique d'esprit et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour; et pour moi, j'aurais toutes les hontes (ki monde s'il fallait qu'on vînt à me demander si j'aurais vu^cpielque chose de nouveau que je n'aurais pas vu.

MAscARiLLE. — Il est Vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait; mais ne vous mettez pas en peine : je veux établir chez vous une Académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux ; et vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles ' de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits*.

1. « On dit d'une chose qu'on estime peu, qu'on n'en donnerait pas un ctoii à soufflet. » (Furetière : Dictionnaire.)

2. Si j'aurais vu, est ici parfaitement correct, parce que si est interrogatif.

3. Ruelles est ici synonyme de salons. Les précieuses, en effet, recevaient dans leur chambre, parfois couchées sur un lit, qui, séparé du reste de l'appartement par ime balustrade, formait deux ruelles, où venaient s'asseoir les visiteurs. On connaît l'abbé Du Buisson, le célèbre u introducteur des ruelles ».

■i. Les portraits avaient été mis à la mode par les romans de Mlle de Scudéry, qui avait peint sous des noms anciens les plus illu>lrt^s de ses contemjiorains. Mlle de Montpensier encouragea cette mode en publiant, il la suite de ses Mémoires, toute une galerie de portraits. Sorel se moipia de cette mode dans un pamphlet intitulé : La Description de Vile (le Purtrailure et de la ville des Purlraits. Les Caractères de La biuyère ont jéhabilité ce genre.

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