‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 76 sur 744 · la peine : on dirait aujourd'hui à la peine · texte numérisé non relu

la peine : on dirait aujourd'hui à la peine

2. Sonnettes : Molière reprend ici un mot attribué par Tallemant des R-'-aux à Malherbe. Celui-ci répondit, avec sa brusquerie ordinaire, à Uacan, qui lui reprochait de faire un sonnet irri'g-ulier (dont les deux quatrains ne sont pas de mêmes rimes) : « Eh bien ! si ce n'est pas un sonnet, c'est une sonnette ». Même jeu do mots chez les deux académiciens qui se querellaient sur l'élection de La Fontaine : o Je vois bien qu'il vous faut un Marot. — Et à vous une marotte ».

rÉCOLE DES MARIS

NOTICE

L'échec de Don Garde * fut amplement réparé par le succès de l'Ecole des maris, jouée pour la première fois sur la scène du Palais-Royal, le 24 juin 1661. Molière avait eu le bon esprit de ne pas persévérer dans un genre condamné par la froideur du public, et, au lieu de s'essayer encore une fois dans la comédie romanesque, il voulut répondre aux espérances qu'avaient fait naître les Précieuses ridicules. « Courage, lui avait-on dit, voilà la bonne comédie! » Cela n'était pas rigoureusement exact : les Précieuses ridicules n'étaient pas encore la « bonne comédie » ; mais elles prouvaient que Molière l'avait pressentie et qu'il pouvait, au premier jour, devenir, selon le mot du temps, « le rival de Térence ». Don Garde avait trompé l'attente du public, car c'était un retour aux errements du passé; l'Ecole des maris devait satisfaire pleinement ceux qui attendaient de Molière la vraie comédie, — la comédie qui joint à la peinture des mœurs et à l'analyse des caractères l'intérêt d'une discussion philosophique, ou, comme on dit aujourd'hui, d'une thèse, qui ne se propose pas seulement d'intéresser la curiosité des spectateurs par la justesse des observations, la vérité des peintures morales, mais qui veut encore soulever des controverses et même — car son ambition va jusque-là — propose des solutions; en un mot, la comédie, qui fait rire et qui fait penser.

Voltaire a bien eu raison de faiie observer que l'Ecole des

oyez la yotice biographiriue et littéraire, p.

maris n'a que très peu do ressemblance avec les Adelphcs de Térence. Molière n'a pu prendre à l'autour latin cpie « l'idée » de sa pièce, — le contraste de deux vieillards qui pi-ofossent en matière d'éducation des théories opposées, l'un roconiinandant l'indulgence, l'autre la sévérité. Mais Molière n'avait pas besoin de lire Térence pour y trouver l'idée d'une semblable antithèse. Au moment où il écrit l'Ecole des maris, il demandé beaucoup plus à l'étude de la nature, à l'observation, a son expérience personnelle qu'à la lecture des auteurs anciens. Disons donc qu'il s'est rencontré avec Térence dans la peinture d'un conflit aussi vieux que la nature humaine, qui a mis et mettra encore aux prises les partisans de la sévérité et ceux de l'indulgence.

Térence, dans la façon dont il a traité ce sujet, s'est peutêtre montré plus philosophe que Molière. Son exposé dos doux systèmes en présence est plus impartial, et il a montré à quels excès fâcheux ils pouvaient également conduire, quand l'amourpropre et le parti pris font méconnaître rautorilc de la raison. A nous de trouver le juste milieu, qui nous tiendra à égale distance de l'intolérance de Déméa et des faiblesses de Micion. Molière ne nous a pas laissé le soin de chercher, comme il le fait ailleurs, la morale de sa comédie : il a pris résolument parti, dès le début de la pièce, pour l'indulgence, dont le représentant, Ariste, est orné de toutes les vertus, contre la sévérité, dont l'apôtre grotesque et désagréable est Sganarelle. Or Sganarelle a tous les défauts : il est égoïste, bouiTU, méchant, grossier. Tout le monde le bafoue, le trompe, et, d'un bout à l'autre de la pièce, il est sottement victime dos artifices de sa pupille. On peut donc reprocher à Molière d'avoir manqué de loyauté dans la façon dont il a présenté cet antagonisme des deux pédagogies. Il a vraiment trop enlaidi la sévérité, et trop complaisamment embelli l'indulgence. Mais, hâtons-nous de le dire, on ne peut reprocher à Molière cette partialité que si on lui prête, ce qui est un tort, les préoccupations d'un pur philosophe, au lieu de celles d'un poète dramatique. Il a pris parti, il s'est passionné, et il a bien fait; car, il faut bien le reconnaître, l'intérêt dramatique est à ce prix. Il soutient une thèse, il développe un plaidoyer : il a raison, car le théâtre n'est pas fait pour l'exposé froidement impartial des systèmes philoso-

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fhiques, et s'il se moiiU-ait plus équitable, il serait moins iiité- ,ressantet mains comiciue. L'auteui' de l'Ecole des maris connaissait trop bien « son métier » de poète dramatique pour commettre une aussi lourde faute. Reconnaissons aussi, — car il ne faudrait pas se hâter d'invoquer l'exemple de Molière pour autoriser les pièces à thèse que nous a données le tliéâti^e contemporain, — reconnaissons que le poète du xvu" siècle n'a jamais sacrifié l'action au plaidoyer, ou plutôt qu'il a plaidé sa thèse avec les arguments vivants des passions et des faits.

Et c'est précisément parce qu'il a trop volontiers, en homme de théâtre, demandé aux événements la justilication de ses théories, qu'il est facile de rejeter ses conclusions. iSe pourraiton pas en effet imaginer une pièce qui serait la conti'e-partic de l'Ecole des maris, et qui montrerait, avec autant de vraisem- })lance, la confiance trompée, la douceur bafouée et la sévérité triomphante? Aussi bien serions-nous tenté de louer Molière moins d'avoir démontré solidement une vérité pédagogique que d'avoir fait une belle comédie, ce qui. du reste, n'est pas pour diminuer son mérite.

Ce qui est incontestable, c'est qu'il a exprimé sur la question de l'éducation des idées bien personnelles, et auxquelles il semble avoir été fortement attaché. Molière prend ici, comme dans plusieurs de ses comédies, le parti de la nature contre ceux c[ui veulent contrarier l'essor de ses instincts au nom des calculs de l'égoïsme ou des défiances de la philosophie chrétienne. A ceux qui, comme les jansénistes, prétendent que la nature humaine, viciée parle péché originel, est portée au mal et n'a que des inclinations perverses, Molière répond par l'apologie de ces mêmes inclinations, qu'il juge innocentes et légitimes, et dont la répression lui paraît un attentat. La jeunesse cherche le plaisir, aime la liberté'? Mais c'est la nature même ([ui en décide ainsi, et il est aussi sot que criminel de vouloir empêcher que cette loi s'accomplisse, ^''est-ce pas aussi la nature qui veut que l'amour soit le grand négociateur du mariage ? N'est-ce pas elle qui rapproche les cœurs par l'attrait de la jeunesse et de la beauté? Aussi ces droits de la nature n'aurontils pas de plus ardent défenseur que l'auteur de l'Ecole des maris : il les soutiendra contre tous ceux qui veulent les méconnaître ou les opprimer pour satisfaire leur cupidité, comme

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Harpagon, leur égoïsme, comme Sganarelle ; Molière opposera à la morale sévère, défiante et répressive du christianisme, une morale tolérante et libérale, qui, loin de tenir en sus|)icion la nature humaine, voit dans la satisfaction de ses instincts la plus sûre garantie de la vertu et du bien. Par là, il faut bien le reconnaître, Molière se rapproche beaucoup des « libertins » du xvn" siècle, qui ont célébré sur tous les tons ce que l'un d'eux appela « la bonne loi naturelle ». Que cette morale ait ses périls, qu'elle puisse autoriser bien des passions coupables et des instincts mauvais, le poète ne semble pas s'en être assez préoccupé : il a essayé de réhabiliter la nature humaine, qu'il jugeait sans doute calomniée par certains moralistes; mais il s'est contenté de nous mettre en garde contre les excès qui lui semblaient les plus dangereux, nous laissant le soin de prévenir les excès opposés, grâce à cet esprit de mesure et de sage discrétion que prêchent tous les Arisie de son théâtre et dont il fait une des vertus les plus précieuses.

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