‹ Théatre choisi de Regnard (volume 2)Chapitre 147 sur 168 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

ALBERT

Qu'est-ce à dire, ma fille?

ÉRASTE

Est-ce donc votre femme?

ALBERT

Cela sera bientôt.

ÉRASTE

J'en suis ravi dans l'âme.

Vous ne pouvez jamais prendre un plus beau dessein Et vous faites fort bien de lui tenir la main. Tous les maris devraient faire ce que vous faites. Les femmes aujourd'hui sont toutes si coquettes !.*.

ALBERT

J'empêcherai, parbleu, que celle que je prends Ne suive la manière et le train de ce temps.

Ah ! que vous ferez bien ! Je suis si soûl des femmes ! . ,

Et je suis si ravi, quand quelques bonnes âmes

Se servent de mainmise un peu de temps en temps...

ALBERT, à part.

Ce garçon-là me plaît, et parle de bon sens.

ÉRASTE

Pour moi, je ne vois rien de si digne de blâme Qu'un homme qui s'endort sur la foi d'une femme ; Qui, sans être jamais de soupçons combattu. Compte tranquillement sur sa frêle vertu ; Croit qu'on fit pour lui seul une femme fidèle. Il faut faire soi-même, en tout temps, sentinelle ; Suivre partout ses pas ; l'enfermer, s'il le faut ; Quand elle veut gronder, crier encore plus haut. Et, malgré tous les soins dont l'amour nous occupe. Le plus fin, tel qu'il soit, en est toujours la dupe.

ALBERT

Nous sommes un peu Grecs sur ces matières-là ; Qui pourra m'attraper bien habile sera.

Chaque jour, là-dedans, j'invente quelque adresse Pour mieux déconcerter leur ruse et leur finesse.

lî)8 — LES FÔUES AMOUREUSES

Ma foi, vous aurez beau, messieurs leurs partisans. Débonnaires maris, doucereux courtisans, Abbés blonds et musqués qui cherchez par la ville Des femmes dont l'époux soit d'un accès facile. Publier que je suis un brutal, un jaloux ; Dans le fond de mon cœur je me rirai de vous.

Quand vous seriez jaloux, devez- vous vous défendre

Pour avoir plus qu'un autre un cœur sensible et tendre?

Sans être un peu jaloux on ne peut être amant.

Bien des gens cependant raisonnent autrement.

lîn jaloux, disent-ils, qui sans cesse querelle

Est plutôt le tyran que l'amant d'une belle :

Sans relâche, agité de fureur et d'ennui,

Il ne met son plaisir que dans le mal d'autrui.

Insupportable à tous, odieux à lui-même.

Chacun à le tromper met son plaisir extrême.

Et voudrait qu'on permît d'étouffer un jaloux.

Comme un monstre échappé de l'enfer en courroux.

C'est, dans le monde, ainsi qu'on parle d'ordinaire :

Mais, pour moi, je soutiens un parti tout contriiire,

Et dis qu'un galant homme, et qui fait tant d'aimer,

Par de jaloux transports peut se voir animer.

Céder à ce penchant, et qu'il faut, dans la vie,

Assaisonner l'amour d'un peu de jalousie.

ALBERT

Certes, vous me charmez, monsieur, par votre esprit ; Je voudrais, pour beaucoup, que cela fût écrit, Pour le montrer aux sots qui blâment ma manière.

CRISPIN

Entrons chez vous, monsieur : là, pour vous satisfaire. Je vous l'écrirai tout, sans qu'il vous coûte rien.

ALBERT, l'arrêtant.

Je vous suis obligé ; je m'en souviendrai bien. Vous n'avez pas, je crois, autre chose à me dire : Voilà votre chemin. Adieu. Je me retire. Que le ciel vous maintienne en ces bons sentiments ; Et ne demeurez pas en ce lieu plus longtemps.

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