ACTE II
Ne se peut-il point faire Qu'il s'y rompe le cou?
ÉRASTE, bas à Crispin.
Malgré son mal, Crispin, l'aimable et doux visage !
CRispiNj bas.
Je l'aimerais encor mieux qu'une autre plus sage. AGATHE chante.
Ne se peut-il point faire Qu'il s'y rompe le cou?
Vous êtes du métier, musiciens, s'entend ; Fort vains, fort altérés, fort peu d'argent comptant; Je suis, ainsi que vous, membre de la musique. Enfant de g ré sol ; et de plus, je m'en pique ; D'un bout du monde à l'autre on vante mon talent. Sur un certain duo, que je trouve excellent. Parce qu'il est de moi, je veux, sans complaisance. Que chacun de vous deux m'en dise ce qu'il pense.
ALBERT
Ah ! ma chère Lisette, elle a perdu l'esprit.
LISETTE
Qui le sait mieux que moi? Ne vous l'ai-je pas dit? {Agathe chante un petit prélude.)
CRISPIN
Ce qui m'en plaît, monsieur, sa folie est gaillarde.
ALBERT
Elle a les yeux troublés, et la mine hagarde.
AGATHE
J'aime les gens de l'art.
{Elle présente une main à Albert qu'elle secoue rudement, et laisse baiser l'autre à Eraste.)
Touchez là, touchez là.
L'air que vous entendez est fait en a mi la ; C'est mon ton favori : la musique en est vive. Bizarre, pétulante, et fort récréative ; Les mouvements légers, nouveaux, vifs et pressés. L'on m'envoya chercher, un de ces jours passés.
Pour détremper un peu l'humeur mélancolique D'un homme dès longtemps au lit paralytique : Dès que j'eus rais en chant un certain rigodon*. Trois sages médecins, venus dans la maison. Le garde, le malade, un vieil apothicaire Qui venait d'exercer son grave ministère. Sans respect du métier, se prenant par la main. Se mirent à danser jusques au lendemain.
CRISPIN, à Eraste.
Voir une faculté faire en rond une danse. Et sortir dans la rue ainsi tout en cadence. Cela doit être beau, monsieur.
ÉRASTE, bas à Crispin.
Quoi ! malheureux.
Tu peux rire, et la voir en cet état affreux !
AGATHE
Attendez... doucement... mon démon de musique M'agite, me saisit... Je tiens du chromatique. Les cheveux à la tête en dresseront d'horreur... Ne troublez pas le dieu qui me met en fureur. Je sens qu'en tons heureux ma verve se dégorge.
{Elle tousse beaucoup, et crache an nez d'Albert.) Pouah ! c'est un diésis- que j'avais dans la gorge. Or donc, dans le dtio dont il est question. Vous y verrez du vif et de la passion : Je réussis des mieux et dans l'un et dans l'autre.
{Elle donne un papier de musique à Albert, et une lettre à Eraste.) Voilà votre partie ; et vous, voilà la vôtre.
{Elle tousse pour se préparer à chanter.)
CRISPIN
Écartons-nous un peu ; je crains les diésis.
LISETTE, à part.
Nous entendrons bientôt de beaux charivaris.
Agathe, mon enfant, ton erreur est extrême. Je suis seigneur Albert, qui te chéris, qui t'aime.
I. Rigodon : danse ancienne d'un mouvement vif. — 2. Diisis : dièse.