‹ Théatre choisi de RegnardChapitre 15 sur 135 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Mf.NECHME

Oui \Taiment me voilà ; mais j'ai cru, de ma vie, Ne pouvoir arriver à \'otre hôtellerie.

Quel pays ! quel enfer ! J'ai fait cent mille tours ; Je n'ai jamais couru tant de risque en mes jours. On ne peut faire un pas que l'on ne trouve un piège : Partout quelque lîlou m'investit et m'assiège. Là, l'épée à la main, des archers malfaisants, Conduisant leur capture, insultent les passants. Un fiaci-e, me couvrant d'un déluge de boue. Contre le mur voisin m'écrase de sa roue ; Et, voulant me sauver, des porteurs inhumains De leur maudit bâton me donnent dans les reins. Quel bruit confus ! quels cris ! Je crois qu'en cette ville Le diable a pour jamais élu son domicile '.

VALENTIN

Oh ! Paris est un lieu de tumulte et d'éclat.

Comment! j'aimerais mieux cent fois être au sabbat!

Un bois plein de voleurs est plus sûr. Ma valise.

Contre la foi publique, en arrivant, m'est prise ;

On la change en une autre, où ce qui fut dedans,

A le bien estimer, ne vaut pas quinze francs ;

Des billets doux de femmes y sont pour toutes hardes.

VALENTIN

Il faut en ce pays être un peu sur ses gardes.

Je ne le vois que trop. Suffit, ce coup de main Me rendra désormais plus alerte et plus fin. Heureusement encor, laissant ma malle au coche. J'ai mis fort prudemment mon argent dans ma poche.

VALENTIN

En toute occasion on voit les gens d'esprit. Je vous ai, dans ce lieu, fait préparer un lit, Dans un appartement fort propre et fort tranquille. Comptez- vous de rester longtemps en cette ville?

I. Ce morceau est imité des Embarras de Paris de Boileau (satire \'I).

28 — LES MÈNECHMES

Le moins que je pourrai ; je n'ai peis trop sujet De me louer fort d'elle et d'être satisfait. Je viens m'y marier.

VALENTIN

C'est pourtant une affaire Que l'on ne conclut peis en un jour, d'ordinaire.

J'y viens pour prendre aussi soixante mille écus Qu'un oncle que j'avais, et qu'enfin je n'ai plus, Attendu qu'il est mort, par grâce singulière. M'a laissé depuis peu, comme à son légataire.

VALENTIN

Tout est-il pour vous seul, monsieur?

Assurément.

La guerre m'a défait d'un frère heureusement. Depuis près de vingt ans, à la fleur de son âge, Il a de l'autre monde entrepris le voyage. Et n'est point revenu.

VALENTIN

Le ciel lui fasse paix, Et dans tous vos desseins vous donne un plein succès 1 Si vous avez besoin de mon petit service, Vous pouvez m'employer, monsieur, à tout office : Je connais tout Paris, et je suis toujours prêt A servir mes amis sans aucun intérêt.

Ne sauriez-vous me dire où loge un certain homme. Un honnête bourgeois, que Démophon l'on nomme?

VALENTIN

Démophon?

Justement ; c'est ainsi qu'il a nom.

VALENTIN

Qui peut vous enseigner mieux que moi sa maison? Nous irons. Avez-vous avec lui quelque affaire?

Page 1