ACTE PREMIER — 95 SCÈNE II : ÉRASTE, CRISPIN. LISETTE
CRISPIN
Mais mon maître paraît.
ÉRASTE
Ah ! te voilà, Lisette !
Guéris-moi, si tu peux, du soin qui m'inquiète. Eh bien ! mon oncle est-il en état d'être vu?
LISETTE
Ah ! monsieur, depuis hier il est encore déchu ; J'ai cru que cette nuit serait sa nuit dernière, Et que je fermerais pour jamais sa paupière. Les lettres de répit qu'il prend contre la mort Ne lui serviront guère, ou je me trompe fort,
ÉRASTE
Ah ciel ! que dis-tu là?
CRISPIN
C'est la vérité pure.
ÉRASTE
Quel que soit mon espoir, je sens que la nature Excite dans mon cœur de tristes sentiments.
CRISPIN
Je sentis autrefois les mêmes mouvements, Quand ma femme passa les rives du Cocyte Pour aller en bateau rendre aux défunts visite. J'en avais dans le cœur un plaisir plein d'appas. Comme tant de maris l'auraient en pareil cas : Cependant la nature, excitant la tristesse. Faisait quelque conflit avecque l'allégresse, Qui, par certains ressorts et mélanges confus. Combattaient tour à tour et prenaient le dessus ; En sorte que l'espoir... la douleur légitime... L'amour... On sent cela bien mieux qu'on ne l'exprime I Mais ce que je puis dire, en vous accusant vrai. C'est que, tout à la fois, j'étais et triste et gai.
ÉRASTE
Je ressens pour mon oncle une amitié sincère
Je donne dans son sens en tout pour lui complaire ;
Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, ayant le droit ou non. Je conviens avec lui qu'il a toujours raison.
LISETTE
Il faut que le vieillard soit mal dans ses affaires, Puisqu'il m'a commandé d'aller chez deux notaires.
CRISPIN
Deux notaires, hélas ! Cela me fend le cœur.
LISETTE
C'est pour instrumenter avecque plus d'honneur.
ÉRASTE
Hé ! dis-moi, mon enfant, en pleine confidence, Puis-je, sans me flatter, former quelque espérance?
Elle est très bien fondée ; et, depuis quelques jours. Avec madame Argante il tient certains discours Où l'on parle tout bas de legs, de mariage : Je n'ai de leur dessein rien appris davantage. Votre maîtresse est mise aussi dans l'entretien. Pour moi, je crois qu'il veut vous laisser tout son bien, Et vous faire épouser Isabelle.
ÉRASTE
Ah ! Lisette, Que tu flattes mes sens ! que ma joie est parfaite ! Ce n'est point l'intérêt qui m'anime aujourd'hui ; Un dieu beaucoup plus fort et plus puissant que lui, L'Amour, parle en mon cœur : la charmante Isabelle Est de tous mes désirs une cause plus belle. Et pour le testament me fait faire des vœux...
LISETTE
L'Amouir et l'intérêt seront contents tous deux :
Serait-il juste aussi qu'un si bel héritage
De cent cohéritiers devînt le sot partage?
Verrais-je d'un œil sec déchirer par lambeaux.
Par tant de campagnards, de pieds-plats, de nigauds.
Une succession qui doit, par parenthèse.
Vous rendre un jour heureux, et nous mettre à notre aise?
Car VOU3 savez, monsieur...