ACTE PREMIER
Je veux, mon cher neveu, mettre ordre à mes affaires. As-tu dit qu'on allât me chercher deux notaires?
LISETTE
Oui, monsieur ; et dans peu vous les verrez ici.
GÉRONTE
Et dans peu vous saurez mes sentiments aussi ; Je veux, en bon parent, vous les faire connaître.
ÉRASTE
Je me doute à peu près de ce que ce peut être.
GÉRONTE
J'ai des collatéraux...
LISETTE
Oui, vraiment, et beaucoup.
GÉRONTE
Qui, d'un regard avide, et d'une dent de loup. Dans le fond de leur cœur dévorent par avance Une succession qui fait leur espérance.
ÉRASTE
Ne me confondez pas, mon oncle, s'il vous plaît. Avec de tels parents.
Je sais ce qu'il en est.
ÉRASTE
Votre santé me touche et me plaît davantage Que tout l'or qui pourrait me tomber en partage.
GÉRONTE
J'en suis persuadé. Je voudrais me venger D'un vain tas d'héritiers et les faire enrager ; Choisir une personne honnête et qui me plaise. Pour lui laisser mon bien et la mettre à son aise.
ÉRASTE
Vous devez là-dessus suivre votre désir.
LISETTE
Non, je ne comprends pas de plus charmant plaisir
Que de voir d'héritiers une troupe affligée. Le maintien interdit, et la mine allongée, Lire un long testament où, pâles, étonnés, On leur laisse un bonsoir avec un pied de nez. Pour voir au naturel leur tristesse profonde. Je reviendrais, je crois, exprès de l'autre monde.
GÉRONTE
Quoique déjà je sois atteint et convaincu. Par les maux que je sens, d'avoir longtemps vécu ; Quoiqu'un sable brûlant cause ma néphrétique, Que j'endure les maux d'une acre sciatique, Qui, malgré le bâton que je porte en tout lieu, Fait souvent qu'en marchant je dissimule un peu : Je suis plus vigoureux que l'on ne s'imagine. Et je vois bien des gens se tromper à ma mine.
Il est de certains jours de barbe ^ où, sur ma foi, Vous ne paraissez pas plus malade que moi.
GÉRONTE
Est-il vrai ?
LISETTE
Dans ces yeux un certain éclat brille.
GÉRONTE
J'ai toujours reconnu du bon dans cette fille. Je veux pourtant songer à mettre ordre à mon bien Avant qu'un prompt trépas m'en ôte le moyen. Tu connais et tu vois parfois madame Argante?
ÉRASTE
Oui : dans ses procédés elle est toute charmante.
GÉRONTE
Et sa fille Isabelle, euh ! la connais-tu ?
ÉRASTE
Fort.
C'est une fille sage et qui charme d'abord'.
1. Jours de barbe : jours où ou le rase de frais. — 2. D'abord : immédiate meut.