SCÈNE PREMIÈRE
BOUCHETROU, L'INUTILE, PLACARD et quatre hommes occupés à boire et à fumer sur la porte du cabaret.
BOUCHETROU.
Amis, nous avons tous l'humeur joyeuse et franche : Il faut nous amuser, c'est aujourd'hui dimanche.
PLACARD
Il faut rester à table et bavarder.
l'inutile.
Vraiment !
J'aime beaucoup cela; le projet est charmant. Et bavarder sur quoi?
PLACARD
Sur quoi! sois donc tranquille; A quoi bon un sujet, mon pauvre L'inutile ? On parle sans sujet; est-ce ennuyeux? tant pis; C'est là ce qu'on appelle amuser le tapis. J'ai vu ces jours derniers dans la pièce nouvelle Six officiers d'Anjou causer sous la tonnelle Comme nous sommes là.
l'inutile.
Mais, si chacun causait, Sans doute leurs discours avaient trait au sujet De la pièce.
258 MARIONNETTE
PLACARD
Du tout; pas uu mot, je te .jure, Ils parlaient de Corneille et de littérature.
l'inutile.
Bah ! tu ris.
PLACARD
Non, vraiment; ma parole d'honneur!
On appelle cela faire de la couleur :
C'est pour remplir le vide une adroite manœuvre. On introduit chez nous la mode des hors-d'œuvre, Et je vous le prédis, vous verrez aux Français Que quelque jour, en scène, on fera des beignets.
l'inutile.
De cet usage-là je craindrais fort les suites, Car, le public pourrait fournir des pommes cuites.
BOUCIIETROU.
Çà, voyons, mes amis, parlons peu, parlons bien.
Manger coûte beaucoup, parler ne coûte rien.
Puisque des grands seigneurs, des marquis, des vicomtes.
Trouvent fort amusant de se conter des contes,
Je ne vois pas pourquoi nous autres gens de rien
Nous nous abstiendrions d'employer ce moyen,
Pour passer un instant; qu'en pense l'auditoire?
TOUS
Approuvé.
BOUf.HKTUOU.
Bien. Placard, conte-nous quelque histoire;
Quoique tu ne sois pas du régiment d'Anjou Tu dois savoir du neuf.
l'LAC.AlUl.
Oui, mon cher Boachefrou ;
Car j'étais ;ï Paris la semaine dernière.
HoLV.HKTItol .
En l'ait de nouveautés, nous sommes eu arrière, Noua autres. Tâche doue de nous mettre au courant.
MARIONNETTE. 259
Les théâtres... voyons, que font-ils à présent?
PLACAKD.
Notre grand Opéra, le chef-lieu des roulades, On peut bien le placer au rang des plus malades ; Et le Philtre impuissant qu'il emploie aujourd'hui Ne rend pas le public fort amoureux de lui. Le Théâtre-Français, fort de sa mise en scène, A mis un bonnet rouge au front de Melpomène; Camille Desmoulins, redoutable orateur, Y déclame, éloquent comme le Moniteur.
Sa formidable voix, suivant page pour page, Du vaisseau qui sombrait réveilla l'équipage ; Et depuis, Dominique escorté de Clément, Ont remis presque à flot ce pesant bâtiment. Quant au vieil Odéon, théâtre hors de France, Où l'on ne peut aller que par la diligence, Alchimiste profond, plus fin que Lucifer, 11 fait des lingots d'or de son Masque de Fer. Je ne vous parle pas de l'Opéra-Comique... (Comique, c'est le mot, surtout pour sa musique.) De l'Ambigu non plus; car, hélas ! tons les deux Ils sont, le mois dernier, remontés vers les deux. Us méritent pitié, que Dieu la leur accorde, Et fasse aux deux défunts paix et miséricorde !
BOUCHETROU.
Et les Variétés ?
PLACARD
Je vous le dis tout bas ; Ce théâtre est malade, et l'on craint son trépas. Il est atteint d'un mal qui le rend presque étique.
BOUCHETROU.
Quel est son mal?
PLACARD
Il est atteint de politique, Il n'a plus d'autre esprit que l'esprit de parti.
200 MARIONNETTE
Ce n'est pas suffisant : je crois qu'il l'a senti :
Forcé de recourir à de vieilles finesses,
Pour déguiser son mal il déguise ses pièces ;
Pauvre petit moyen, pitoyable hameçon
Dont on ne se sert plus, môme à Pont-à-Mousson !
BOL'CHETROU.
A propos de théâtre... et celui de la Bourse, Qu'est-il donc aujourd'hui?
PLACARD
Mais, il est... sans ressource.
Responsable éditeur de chefs-d'œuvre morts-nés Il vit de l'air du temps... et des billets donnés. Théâtre condamné! théâtre poitrinaire !
Heureux quand il a fait les frais du luminaire! On redoute la salle où résonnent encor Les cuirs malencontreux du pauvre Mac-Grégor; Indigeste gâchis, tirades ridicules, Et dont auraient rougi môme les Funambules.
BOUCHETUOU.
Et Molière? Est-il vrai qu'on y joue aujourd'hui?
PLACARD
Le théâtre Molière?... il fait rire de lui -Comme un pauvre ignorant chargé d'un nom illustre. Entre deux lacs de boue il fait briller son lustre. Tels ces fanaux du soir que prudemment chez nous Allument les paveurs pour dire : éloignez-vous! Saint-Martin par-devant, Quincampoix par-derrière, Opposent au public leur fangeuse barrière, Et des murs d'alentour se faisant un manteau, L'infortuné Molière expire incognito.
En attendant qu'on ait composé t'épitaphe On met un comble en fer sur ce grand cénotaphe.
IJOUCIIKTROU.
Très-bien. Kl Montansier, c'est toujours un café?
PLACARD
Oui, mais ce qu'on y donne est souvent réchauffé.
BOUCH12TROU.
Ah!
PLACARD
Les tables de marbre ont fait place aux banquettes; Puis, au lieu d'échaudés on y sert des galettes... Des galettes sans sel; et vous comprenez bien Que pour plaire au public c'est un pauvre moyen. Car le public est drôle, une fois qu'il se blase...
BOUCHETROU.
Montansier n'est-il pas le parent du Gymnase?
PLACARD
Oui ; mais il est moins vieux. Le Gymnase est rusé ;
Il a du droit d'aînesse un peu trop abusé ;
Et gardant tout l'esprit sans garder les pratiques,
Il a du même coup tué ses deux boutiques.
C'est ainsi que jadis faisait l'usurpateur.
Du grand Napoléon, petit imitateur,
Pour lever son budget sur un double royaume,
Au trône Montansier il a mis son Jérôme.
l'inutile.
Au fait! au fait!
PLACARD
Au fait, depuis assez longtemps Nous battons la breloque et nous tuons le temps.
l'inutile.
Dites-moi! maintenant, que fait Marionnette?
PLACARD
Elle a quitté Paris, elle a fait maison nette, i Comme on dit.
l'inutile.
Oh ! ma foi, le tour est fort plaisant. ! Que devient-elle, enfin? que fait-elle à présent?
262 MARIONNETTE
PLACARD
On ignore l'asile où se cache la belle.
BOUCHETROU.
Eh bien ! voulez-vous tous savoir une nouvelle? Marionnette...
TOUS
Eh bien?
BOUCHETROU.
Elle est cachée ici :
Quelqu'un Ta vue hier.
l'inutile.
Bah ! qui donc?
BOUCHETROU.
Cuirverni.
11 vous racontera lui-même cette affaire. Tiens, la gendarmerie! et que vient-elle faire? Nous annoncerait-on le choléra-morbus?
La trompette sonne.
Dieu ! quel horrible son! orchestre d'omnibus. ,