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SCÈNE IV

LES MÊMES, MARIONNETTE, un petit paquet sous le bras. MARIONNETTE.

Idiot, cher ami, cher Idiot! c'est moi!

IDIOT

Qu'est-ce que vous voulez ?

MARIONNETTE

Il faut que tu décampes Tout de suite, à l'instant.

IDIOT

Je ne puis, j'ai des crampes.

MARIONNETTE

Je te veux emmener dans un endroit charmant. J'ai loué pour nous deux un joli logement.

IDIOT

Quand tu m'emmènerais au paradis terrestre, Je reste sourd; je suis une statue équestre, Seulement je n'ai pas de cheval.

Malheureux !

Mais tu ne sais donc pas quel traitement affreux On te fera subir?

IDIOT

Je le sais, mais n'importe.

MARIONNETTE

Eh bien! il serait dur, oui, le diable m'emporte! Lorsque de t'évader je t'offre les moyens, D'être venue ici pour le roi des Prussiens, Et que vulgairement ou nomme roi «le Prusse»

IDIOT

J'avais très-bien compris. Tu voudrais que je fusse A-m-z lu' li«, assez i-lal. assez lâche, assez sot,

MARIONNETTE. 305

Pour m'en aller d'ici, pour quitter mon cachot? Quand j'habite une chambre obscure et dégoûtante, J'irais chercher du ciel la lumière éclatante! Pour qui me prenez-vous?

MARIONNETTE

Dame, je vous ai pris Pour un homme de sens.

IDIOT

Vous vous êtes mépris.

MARIONNETTE

Idiot, cher amant! ah ! réponds tout de suite, Viens !... j'ai tout disposé, tout prévu pour ta fuite, Pour t'aider à garder un strict incognito, Tiens, vois ce que j'ai fait: je t'apporte un manteau. Drape-toi, drape-toi.

Elle développe un tout petit manteau d'enfant.

Comment! que je me drape?

Avec ce manteau-là tu veux que je m'échappe?

MARIONNETTE

Je le trouve un peu court.

IDIOT

C'est un manteau, je crois, Bon pour un criminel de quinze ou dix-huit mois. Autant valait, ma foi, m'apporter une guêtre Pour me cacher dedans. Et vous croyez peut-être, Quand même ce manteau serait trois fois plus long, Que je m'en servirais ?

MARIONNETTE

Idiot, mon bichon!...

IDIOT

Il n'est point d'Idiot, ni de Bichon qui tienne; Tu m'as fait une queue, et la chose est ancienne. C'est loi qui m'as trompé, c'est moi qu'il faut punir.

300 MARIONNETTE

marionnette.

Pour la dernière fois, songe qu'on va venir. Viens avec moi, c'est tout ce que je te demande.

Lui montrant de l'argent.

J'ai sur moi ce qu'il faut pour payer ton amende.

Tiens ! regarde... grand Dieu ! mais quel air de courroux?

Où donc avez-vous pris ces treize francs dix sous? Malheureuse!... avec qui fites-vous des bamboches, Pour avoir comme ça de l'argent plein vos poches ?

MARIONNETTE

Le commissaire...

IDIOT

Assez! je ne suis pas un sot, Et quand on me dit tout, j'entends cà demi-mot. Eh ! quoi? ce Lavemas, il aurait pu te plaire? Est-il possible ? ô ciel, tu prends un commissaire ! Tu prends un Lavemas ! un homme dont le nom Suffit pour inspirer... Tiens, va-t'en.

MARIONNETTE, d'un air résolu.

Eh bien ! non.

Je vais me désoler à la manière anglaise, Mes talons, mes mollets vont me servir de chaise. Tiens, vois, cruel ami !

IDIOT, effraye-.

Mais veux-tu bien finir?

Veux-tu te relever? Quelqu'un pourrait venir.

MARIONNETTE

Non pas, je veux rester et me rouler par terre; Je vais me tortiller comme un ter solitaire.

Idiot, pourquoi donc me résister ainsi !

IDIOT

J'en ai fait le serment, je veux croupir ici. Crie et tortille-toi, fais un tapage horrible; Ainsi qu'un conseiller, je suis inamovible.

Quel jeune homme entêté!

IDIOT

Cela m'est bien égal.

MARIONNETTE

Tu veux mon désespoir... veux-tu mon caporal?

IDIOT

Je n'ai jamais servi; pourquoi, Marionnette, Me donnez-vous ici cette étrange épithète?

MARIONNETTE

Veux-tu mon caporal?... enfin, veux-tu ma mort?

A part.

Car c'est la même chose. Hélas ! il n'est pas fort, Il faut tout lui traduire.

IDIOT

Allons, allons, de grâce, Allez-vous-en.

MARIONNETTE

Non pas, je mourrai sur la place.

Elle se jette sur Idiot dont elle dénoue la cravate et déboutonne le gilet.

Appelle-moi Marie, ô mon seigneur ! mon roi !

IDIOT

C'est le nom de la Vierge.

Eh bien! donne-le-moi.

IDIOT

Quel calembour atroce !

MARIONNETTE

Appelle-moi Marie.

IDIOT, se débattant.

Ne me farfouillez pas ainsi, je vous en prie. Voulez-vous bien finir ?

MARIONNETTE

Non, je reste à tes pieds.

308 MARIONNETTE

IDIOT

Prenez donc garde à vous, vous me déshabillez !

MARIONNETTE, de même.

Ton âme est toute à moi, me l'as-tu pas promise?

IDIOT

Ce n'est pas un motif pour me mettre en chemise.

MARIONNETTE

Idiot!... cher amour !... de grâce, suis mes pas. Viens-t'en, viens-t'en, viens-t'en.

IDIOT

Je ne répondrai pas.

Tu ne veux plus de moi pour te servir d'amante ? Eh bien! ça m'est égal, je serai ta servante, Ta bonne, ton laquais; toi seul seras mon chef. Mais viens, allons-nous-en...

IDIOT, tranquillement.

Je suis un bas-relief.

MARIONNETTE

Dieu ! que vois-je ! Idiot ! tes mains, tes mains chéries, Par l'empreinte des fers, semblent toutes meurtries. Tous ces stigmates noirs, je ne puis les baiser?

IDIOT

Si ça peut te flatter, laisse-moi refuser.

Embrasse donc mes mains, mais ne va pas me mordre !

MARIONNETTE, d'un air piqué.

Je mordrai si je veux, au fait, je n'ai pas d'ordre A recevoir de vous; quel étrange animal !

idiot.

liocage est-il mordu par madame Dorval ? Voilà la question.

MARIONNETTE

Tout ce que je puis dire, C'est que l'on croirait voir une femme en délire,

Qui tombe, après six mois d'eau claire el de pain sec,

MARIONNETTE. 309

Sur les mains de Didier comme sur un beefsteak.

IDIOT

Eh bien ! fais donc comme elle.

MARIONNETTE, allant pour lui baiser les mains et s'arrêtant tout à coup.

Oh non! c'est trop cocasse.

Si l'on t'a condamné, du moins sois contumace !

IDIOT

Cette femme est vraiment d'un étrange acabit. Eh ! mais c'est un chardon qui tient à mon habit.

MARIONNETTE

Viens, viens, je te suivrai, je serai ta compagne ;

Tu choisiras le lieu, la Chine ou la Bretagne,

Peu m'importe; mais viens, mon ange, mon trésor.

IDIOT

Tu pourrais rester là pendant trois ans encor, C'est-à-dire jusqu'en mil huit cent trente-quatre, Je ne bougerais pas. Je suis un homme en plâtre.

MARIONNETTE, à part.

Ah ! grand Dieu ! ciel de Dieu ! qu'il a bien dit le mot !

Avec résolution.

Comment, gros malheureux, tu résistes ?

CUIRVERNI, soulevant sa tête.

Le sot !

IDIOT

Conçois donc ma raison, car je la crois exacte : Si je pars, il faudra trouver un sixième acte ; Et si les cinq premiers ont si peu de succès, Que serait le sixième?

CUIRVERNI, à part.

Un acte de décès !

Il tire son étui, le pose sur la table ; et pendant tout le reste de la scèue il met des épingles sur sa manche.

310 MARIONNETTE

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