SCENE V RIGAULT, VINCENT
VINCENT, avec surprise.
Mon père .... (S'avançant vers Rigaull qui lui (end la main. D'un ton très-dégagé.) BonjOlir, mon père! (Appuyant davantage.) Bon-
jour, mon père! (a part.) Il a une excellente figure!
RIGAULT
Nous as-tu assez inquiétés?
VINCENT, très-gaiement.
Mais, oui, je vous ai assez inquiétés comme ça! que diable voulez-vous?
RIGAULT
Ne savais-tu donc pas combien j'attache d'importance à conclure au plus vite ce mariage pour lequel nous t'attendions?
VINCENT, à paît.
Ah! mais un instant!... la mère Rigault ne m'a pas parlé de ça. (Haut.) Ce mariage, dites-vous?
RIGAULT
Sans doute ! tu as l'air tout surpris.
VINCENT, à paît.
Je comprends maintenant l'affaire des cent écus;
on vent me faire épouser quelque créature... je vois
la couleur. (Haot.) Mon père, écoutez ! Vous êtes un
■ brave homme que j'estime infiniment... (Rigaait ouvre sa
tabatière, Vincent prend une prise) lliaiS je dois VOUS dire qUC. ..
pour ce qui est du mariage... je ne m'en soucie pas énormément.
RIGAULT
Comment? tu ne t'en soucies pas!
VINCENT, finissant de prendre sa prise.
Non ; j'aime mieux vous le dire tout de suite.
RIGAULT, avec humeur.
Eh bien! voilà quelque chose de nouveau, par exemple!...
VINCENT
Mon père, permettez! je viens demeurer chez vous... c'est bien. Je sais la politesse, et je n'ignore pas ce que vous faites pour moi.
RIGAULT, vertement.
Et ce que j'ai fait?
VINCUNT.
D'accord ! alors je dis à ça : faites-moi faire tout cm; que vous voudrez, j'éplucherai des herbes, je conduirai madame Rigault à la promenade, enfin tout ce qu'il y a de plus disgracieux dans la maison, boni c'est mon affaire; mais pour me marier, non, non, non, merci !
Itlti.WLT, de um
Ah ea! Monsieur Prospcr !...
PROSPÈÈ ET VINCENT, 41 1
VINCENT, à part.
Il parait qu'elle lui a donné le mot; il m'appelle Prosper aussi...
RIGAULT
Vous semblez vous faire un jeu de vous exprimer comme un sot...
VINCENT
Mais, dame...
RIGAULT, de même.
Cette plaisanterie n'est pas démon goût, et puisque je ne retrouve en vous qu'un ingrat... qu'un drôle, disons le mot, je veux vous rappeler ce que vous ne devriez pas avoir oublié. Asseyez-vous! (Vincent reste
interdit; Rit^ault va prendre un siège. Avec plus d'autorité :) ASSeyeZ-
vous.
VINCENT
Eh ben, qu'est-ce qu'on fait? (À paît, en s'asseyant.) Il
est bien moins caressant que son épouse ; si je n'avais pas touché cent écus pour t'appeler mon père, toi!...
RIGAULT, assis auprès de Vincent.
Vous n'êtes point mon fils.
VINCENT, avec étonnement, à part.
Il le sait!... Oh! la vieille! (a Rigauit.) C'est vrai! mais faites comme si vous le croyiez, j'ai mes raisons.
RIGAULT, étonné, à part.
Qu'est-ce qu'il dit?
VINCENT, gaiement.
J'ignore tout à fait les motifs de Madame votre épouse pour vouloir absolument que je sois son fils ; (en riant) je trouve la farce fort curieuse, fort origi-
m PROSPER ET VINCENT.
nale ; qu'est-ce que vous en pensez? (il continue de me,
et donne plusieurs tapes sur les genoux de Rigault, qui reste stupéfait.) RIGAULT, très-sérieusement.
Gomme vous le savez, c'est par tendresse pour madame Rigault, et pour lui cacher la perte de son enfant au berceau, que je vous ai élevé sous le nom de mon (ils.
VINCENT, avec explosion.
Moi?
RIGAULX.
Oui, vous!... vous qui, aujourd'hui, me payez d'ingratitude.
VINCENT, à part.
Il est trop violent celui-là! (iiaut.) Écoutez, mon ancien 1
RIGAULT, d'un ton fâché.
Comment!...
VINCENT, cherchant à l'apaiser.
Ne nous fâchons pas... Vous me dites que je ne suis pas votre fils... bon ! nous tombons d'accord là-dessus, c'est bien! (s'animant.) Mais maintenant, voilà que vous dites que vous m'avez élevé, alors ce serait vous qui m'auriez donné les talents dont je suis orné? C'est vous qui m'auriez appris les herbes! (il se lève et crie très-fort.) Mais je ne vous connais pas; VOUS êtes pour moi un être nouveau, laissez-moi un peu tranquille, s'il vous plaît, laissez-moi un peu tranquille !
RIGAULT, qui s'est [tvé, Mutadt le calmer, Écoute, mon ami, eahne-loi ! pas d'éclat ! je l'en prie, si ma femme apprenait la vérité, elle en mourrait de chagrin...
PROSPEK ET VINCENT. 413
VINCENT, avec intérêt.
Ah! bah ?... Oh! cette pauvre femme! ehben! j'en serais taché, voilà une bonne femme!... et caressante... et embrassante!... elle en est fatigante!
RIGALTLT, avec tendresse.
Elle t'aime comme une mère, comme je t'aime moi-même, car je t'aime, mon ami, je t'ai toujours aimé.
VINCENT, à part.
Allons! voilà qu'il m'attendrit à présent!
RIGAULT, de même.
Et tu ne voudrais pas refuser ce mariage duquel dépend une partie de ma fortune ; car il met fin à un procès que je puis perdre.
VINCENT, à part.
Je ne sais pas ce qu'il veut dire; mais... au bout du compte, j'ai reçu trois cents francs pour ne pas le contrarier. Quand on est payé d'avance, il faut faire l'ouvrage (Haut.) Eh bien! père Rigault, nous verrons ça... si la jeune personne me plait, je ne dis pas non... (Apart.) 0 Sophie! pardonne-moi, je blasphème ta mémoire pour cent écus! ma chère amie.
RIGAULT
A la bonne heure ! et tu te garderas bien de dire madame Rigault que tu n'es pas son fils.
VINCENT
Moi, la tuer! mais, d'après ce que vous me dites, ce serait commettre un assassin à bout portant! ça serait indigne!... bien plus... ça serait indigne!
RIGAULT
Ah! je te reconnais! oui, je reconnais mon fils d'adoption, l'enfant de mon choix.
\\\ PRÔSPER ET VINCENT.
VIX'.''KST, avec intention.
Oui, vous me reconnaissez à présent... (a pan.) C'est ça, allez, pataugez! je vas l'aider. (Haut.)
Ain : A soixante ans.
N' m'avez-vous pas toujours servi de père?
RIGAULT
Oui!
VINCENT
N'est-c' pas vous qui m'avez tout appris?
HIGAUJ/r.
Oui!
Vous m'avez fait apprendr' la grammaire ?
RIGAULT
Oui!
VINCENT
De vos soins mon amour est le prix. ; Vous ôl'a mon per', je dois être voir' fils; Votre am' pour moi n' ful-ell' pas toujours bonne?
RIGAULT, avec effusion.
Oui ! mon Prospcr !..
VINCENT
Allons et tendrement Embrassons nous tous les deux!
EUGÀULT, lui tendant les bras et l'embrassant.
Cher enfant !
VINCENT, pendant que Rigault le tient embrassé, et en lui lapant dans le dos. Ah 1 pour l'argent que la vieille me donne, A son mari j' procur' de l'agrément (bis). Il a de l'agrément (bis).
BIGAULT, Prosper ! mon ami! ah! je suis si content !! ! Disni oi, tu dois être a court d'argent?
VINCKNT.
C'est-à-dire, non... La mère Rigault... (a pan.} Ohl
mm, il ne Tant pas lui dire ça.
RIGAULT
Tiens, voiîà cinq cents francs pour faire face au plus pressé...
VINCENT, se reculant et n'osant pas prendre le billet.
Un billet de banque! ! ! 0 vieillard amusant! que de reconnaissance! mais je ne sais pas si je dois accepter, ce n'est peut-être pas à moi que vous le destiniez!
RIGAULT
Tu me refuserais... allons, prends! je le veux.
VINCENT, prenant le billet.
Alors, j'accepte; mais je vous prie de remarquer que ce n'est pas moi qui vous l'ai demandé...
RIGAULT
C'est moi, c'est moi qui te le donne.
VINCENT, regardant le billet.
Est-il bon...
RIGAULT
Puis-je l'être trop pour toi!
VINCENT
Non, je dis le billet... est-il bon? c'est qu'on en passe quelquefois...
RIGAULT
Sois tranquille!
Air du vaudeville de la Nuit de Noël.
Cet hymen que j'espère Bientôt, s'ra contracté ; J' cours prév'nir ton beau-père, De ta docilité.
VINCENT, à part.
Leurs procédés sont rares...
Mes parents adoptifs,
il»; PROSPER KT VINCENT.
S'ils sont un peu bizarres, Ils sont Irès-lucralifs.
VINCENT
/ Cet hymen, je l'espère, s Ne s'ra pas contracté.
11 croit qu'il est mon père, Et j'en suis enchanté.
RIGAULT
Cet hymen que j'espère, etc.
i:.\'3i;tfni,E
Il sort par le fond.