SCENE IV
ANNETTE, CLÉMANÇOT, entrant par la porte à droite, AMÉLIE.
CLÉMANÇOT.
Ma foi! voilà deux heures que je suis au grenier pour voir de plus loin... Personne sur la grande route ; à moins que ce cher Montivon ne soit venu par la traverse... ce qui est bien possible... Et l'ami Durand, où est-il donc? je ne l'ai pas encore vu aujourd'hui.
AMÉLIE
Mon père, il vient de partir pour Melun.
CLÉMANÇOT.
Que le diable soit de lui! aller à Melun aujourd'hui : pourquoi faire? Ce garçon-là tient beaucoup de son père... Durand est un original... Mais s'en aller quand il sait que j'ai compté sur lui pour tous mes préparatifs!... pour servir de garçon d'honneur à Montivon. Cela va le contrarier beaucoup, moi qui lui ai promis que je disposerais tout pour la cérémonie. T'a-t-il dit quand il reviendrait!
AMÉLIE
Non, mon père.
CLÉMANÇOT.
C'est mal, c'est très-mal; surtout quand je viens d'obtenir pour lui ta place que je sollicitais à son insu, celle de percepteur des contributions. Ne 1<4 lui dis pas, je veux le surprendre agréablement. Je lui
laverai la tête à BOH retour. Mais trêve à la mauvaise
humeur. C'est un jour de bonheur, d'allégresse; il faut que tout le monde soit gai... Ah! ma tille!... c'est que ce n'est pas une petite cérémonie qu'un mariage ! Ça n'arrive qu'une fois dans la vie.
AMELIE , d'un air sec.
Quelquefois deux, puisque M. Montivon est déjà veuf.
ANNETTE, à part.
Oh ! que j'haïrais un homme veuf, moi !
CLÉMA^ÇOT, àAnnette.
De quoi te mêles-tu, toi ? (a Amélie.) Il est veuf, c'est vrai; mais il est encore jeune. Il a vingt-sept ans, c'est un bon âge... Va, va; tu seras très-heureuse avec lui. Je sais bien qu'il n'est pas... Ah ! ce n'est pas l'Apollon du Belvédère... mais il n'est, ma foi ! pas désagréable à l'œil.
AMÉLIE
Mon père, je ne vous parle pas de son physique... mais il m'a semblé, pendant les quatre jours qu'il a passés ici l'année dernière, qu'il avait le caractère... singulier.
CLÉMANÇOT.
C'est un homme qui a eu tout plein de malheurs, de manière qu'il est devenu fataliste... Il m'écrit dernièrement que rien de ce qu'il avait entrepris ne lui a réussi, et qu'il me donnera de vive voix des détails sur tout cela.
AMÉLIE
Avec le caractère que je lui connais, je crains qu'il ne regarde encore son mariage comme un accident.
HEUtt ET MALHEUR.
CLBMANÇOT, en riant.
Il en est bien eapable, le luron; mais je suis inquiet de ne pas le voir arriver. D'après sa lettre, il y a plus de deux heures qu'il devrait être ici. (on entend
Montivon et Jules discuter en dehors.) Eh mais ! n'entends-je
pas?... Eh oui ! c'est sa voix... et celle de Durand.
AMELIE, à part, avec éir.otion.
Il reviendrait !
CLÉMANÇOT.
Qu'est-ce que tu me disais donc qu'il était parti?
ANNETTE, à part.
Ah ça ! nous avons donc rêvé?
Air : Je saurai bien le faire marcher droit.
CLÉMANÇOT.
Oui, le voilà, mon enfant, le voilà !
Auprès de toi le destin le ramène.
Jour de bonheur! ah! quelle douce chaîne! Oui, dès demain, l'hymen vous unira.
AMÉLIE
11 se pourrait! quoi! vraiment, le voilà ! ENSEMBLE ( Auprès de nous le destin le ramène. A son aspect, je sens finir ma peine; Le chagrin fuit aussitôt qu'il est là.
ANNETTE
II se pourrait! quoi! vraiment, le voilà! Jusqu'en ces lieux quel motif le ramène? En vérité ce n'était pas la peine De prendre un ch'val pour aller jusque-là.