SCÈNE IV ANGÉLIQUE, LISETTE
ANGÉLIQUE
As-tu quelque chose à m*apprendre qui puisse rae faire plaisir?
LISETTE
Cela se pourrait bien. Connaissez-vous récriture de votre oncle ?
ANGÉLIQUE
Oe mon oncle, le chevalier ? Oui, Lisette.
LISETTE
En est-ce là ? Voyez.
Sans doute, cette lettre est de lui? Donne. A qui s*adresse-t-elle ? Où l'as-tu trouvée ? Qui te Va rendue ?
LISETTE
Elle né s'adresse à personne. C'est par hasard qu'elle est entre mes mains ; je ne sais ce qu'elle signifie ; mais le cœur me dit quelque chose de bon, et je me flatte que nous allons voir de la nouveauté dans nos auaires.
ANGELIQUE
Non, Lisette ; je suis née malheureuse, et je ne sache rien au monde qui puisse changer ma destinée.
LISETTE
Mais, dans le fond, qu'est-ce qui vous manque? Ce ne sont pas les soupirants. Dieu merci I Vous n'en avez que trop, peut-être, et je ne sais pas même s'il n'y en a point ici quelqu'un incognito, qui attend une occasion favorable pour se déclarer. Ce peintre et ce jardinier qui sont ici depuis quinze jours?...
ANGÉLIQUE
Que veux-tu dire?
LISETTE
Ces gens-là ne sont rien moins que ce qu'ils paraissent ; je m'y connais. Ce sont des amoureux en masque, sur ma parole !
Que tu es extravagante, Lisette, avec tes idées!
LISETTE
Donnez-vous patience ; nous aurons tout le temps d*éclaircir mes doutes, et selon toutes les apparences, nous ne retournerons pas si tdt à Paris. Ce bizarre Monsieur Bemara, que votre père, en mourant, s'avisa, pour nos péchés, de nommer votre tuteur, en dépit de toute la fanîille, a ses raisons pour demeurer ici ; et sous prétexte d'embellir sa maison de campagne , de faire peindre ses appartements, il vous cache aux yeux de tout le monde, et nous tient reléguées, depuis six mois, dans le fond d'un village, où il y a plus de cinq mois et trois semaines que je m ennuie.
ANGÉLIQUE
Ah ! ma chère Lisette...
LISETTE
J'entends. Vous vous ennuyez aussi, et de plus d'une manière, môme? L'état de fille vous déplaît autant que le village? Et franchement vous avez raison ; c'est une chose ennuyeuse. Mais enfin, ce qui se trouve à Paris, se trouve en province : il y a des épouseurs par tous pays ; et si, par hasard, le
E cintre était ce que je m'imagine, je répondrais ien, moi, de faire passer vos chagrins avant qu'il fût peu.
ANGÉLIQUE
Eh! que me servirait-il qu'on m'aimât, et même de faire un choix? Les mjustes caprices de mon tuteur, qui refuse tous les partis qui se présentent, ne me permettent pas de me déterminer en faveur de quelqu'un.
Eh ! mort de ma vie ! votre tuteur ne sait ce qu'il veut! Ne savez-vous pas ce qu'il vous faut? 11 ne vous le donne point? C'est à vous de le prendre.
SGÈNE IV. 373
ANGÉLIQUE
Ah! que me conseilles-lu? Les mauvaises manières qu'il a pour moi, ne me feront jamais sortir des égards que je me dois à moi-même; et quelque passion que je puisse avoir, elle sera toujours soumise à la raison et à la bienséance.
LISETTE
Et avec ces beaux sentiments- là, vous mourrez vieille fille : cela est cruel! Monsieur Bernard, pour ne point rendre compte de votre bien, écartera tous les prétendants; car enfin, il n'a point eu, jusqu'ici, de bonnes raisons pour rebuter ceux qui vous ont demandée?
ANGÉLIQUE
C'était des partis fort convenables, Lisette,
LISETTE
Oui. Mais, cependant, pourquoi a-t-il refusé ce jeune conseiller? Parce qu'il est ignorant, dit- il ? La grande merveille ï Eh! mort de ma vie ! si pour être de robe, il fallait absolument être habile homme, la plupart des charges seraient à vendre !
ANGÉLIQUE
Tu as raison. Eh ! qu'ai-je affaire aussi que mon mari soit savant, Lisette ?
LISETTE
Bon ! c'est quelque chose de bien nécessaire pour le mariage que de la science ! Et voilà ce gros colonel, qui vous aimait tant, par exemple : on dit qu'il sait du latin, celui-là, du grec, que sais-je, moi... Il a tous les livres du monde dans la cervelle...
ANGÉLIQUE
Oh! cet homme-là ne me revenait point du tout, je te l'avoue.
LISETTE
Ni à moi non plus, et, cependant, je vous aurais toujours conseillé de le prendre, en attendant mieux ; mais le mauvais tuteur l'a-t-il voulu? Il dit que c'est un homme qui ne s'attache qu'à l'étude, et qui ne songe point à son régiment : le conseiller en sait trop peu, pour un magistrat, et le colonel en sait trop, pour un homme d'épée. Ne voilà-t-il pas de bonnes chiennes de raisons ?
ANG^ILIQUE.
Tu me fais entrevoir des choses...
LISETTE
Je vous fais entrevoir juste. Et comment a- t-il reçu la demajide que lui fit, il y a quelque temps, la mère de ce riche marquis, dont les terres sont si proches d*ici?
ANGÉLIQUE
Je n*ai jamais vu ce marquis ; J^en ai ouï dire mille biens?...
LISETTE
Je ne le connais pas non plus que vous, et cependant, je m'intéressais pour lui, parce que Madame sa mère est si bonne personne, outre qu'il est presque toujours à la Cour, et l'aip de ce pays-là nous conviendrait assez, à ce qu'il me semble?
ANGÉLIQUE
Je ne saurais pardonner à mon tuteur d'avoir rebuté celui-là, je te l'avoue.
LISETTE
Il prétend encore avoir eu raison : ce marquis, dit-il, est trop honnête homme. Il est franc, généreux, bon ami, sincère. C'est un courtisan qui ne sait pas son métier. Monsieur Bernard veut que tout le monde excelle comme lui dans ce qu'il se mêle de faire.
ANGÉLIQUE
Comment donc, qu'on excelle comme lui ? Que veux-tu dire?
LISETTE
Quoi ! vous ne voyez pas comme moi que sa conduite est admirable ?
ANGÉLIQUE
En quoi admirable?
LISETTE
En ce qu'il ne vous marie point. Vous êtes jeune, belle et riche ; il est votre tuteur ; il vous refuse à tout le monde ; il vous garde pour lui, peut-être... N'est-ce pas faire le métier de tuteur à merverlle?