‹ Théatre choisiChapitre 405 sur 496 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

LE BAILLI

Je n aimerais pas à vous conseiller contre votre volonté.

LA MEUNIÈRE

Mais, voirement, vous moquez-vous? je n*ai point de volonté. Je sis une pauvre veuve qui charche à vivre tout doucement, et qui ne veut rian faire sans la participation des honnêtes parsonnes qui avont la bonté d'entrer un peu dans les petites raisons qu'on peut avoir... Il y a deux ans que je sis veuve, Monsieur le Bailli...

LE BAILLI

Comment, deux ans? y a-t-il tant que cela !

LA MEUNIÈRE

Oui^ tout autant ; vêla le treizième mois, et pour ce qui est d'en cas de ces choses-là, drès que la deuxième année est une fois commencée, on la compte finie. Oh ! j'ai bian eu du regret au pauvre défunt I

Oui, je le vois bien, le temps vous dure.

LA MEUNIÈRE

Eh ! le moyen qu'il ne durit pas ! j'ai bian de Ja charge au moins : deux filles qui devenont grandes, une nièce qui l'est itou, un moulin bian achalandé, biaucoup de tracas, il est bian mal aisé de prendre garde à ça toute seule.

LE BAILLI

Vos filles ni votre nièce n'ont pas besoin qu'on veille sur leur conduite ; elles sont bien sages, bien élevées, et c'est ce qui me faisait le plus estimer le défunt, que le soin qu'il a pris de leur éducation.

LA MEUNIERE.

Le pauvre homme, Monsieu le Bailli ! quand j'y songe, s'il n'était pas mort, voyez-vous, je ne serais pas dans Tembanas où je sis.

LE BAILLI

Non, sans doute ; mais il est facile de vous eu tirer. Votre nièce et vos filles sont grandes, vous êtes riche, il faut leur trouver à chacune un bon parti, qui vous en défasse.

LÀ MEUNIÈRE

A chacune un, ce serait trois ; et vela bian des noces. Ne trouveriais-vous pas plus à propos de n'en faire qu'une?

LE BAILLI

Oui-dà, on peut les marier le même jour ; cela vous épargnera de la dépense.

Je ne nous entendons pas, Monsieur le Bailli ; vous me donnez des conseils pour elles, et c'est pour moi que je vous en demande.

LE BAILLI

Gomment ?

LA MEUNIÈRE

C'est moi qui sis d'avis de me marier ; je crois que ça vaudra mieux.

LE BAILLI

Oui ; mais pour vous soulager des soins que vous donnent ces filles et cette nièce . . .

LA MEUNIÈRE

Eh ! fi donc ; les maris que je leur baillerais n'auriont soin que d'elles ; et c'ti que je pren« drai aura soin d'elles et de moi : ce sera faire d'une piarre deux coups, ça est bian plus commode !

LE BAILLI

D'accord; mais. Madame la Meunière...

LA MEUNIÈRE

Tenez, Monsieu le Bailli, ma résolution est prise; je n'en démordrai point; je veux me remarier, vous avez biau dire.

LE BAILLI

Vous avez raison; je vous conseille de le faire.

Et si, je ne veux pas que mes filles ni ma nièce en murmuriont la moindre chose.

LE BAILLI

Vous ferez fort bien de les en empêcher.

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