‹ Théatre choisiChapitre 406 sur 496 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

LA MEUNIÈRE

Je prétends qu'elles demeuriont filles tant qu'il me plaira.

LE BAILLI

C'est fort bien prétendre.

LA MEUNIÈRE

Et si elles s'avisiont tant seulement d'envisager un homme, ie les dévisagerais, moi. Oh ! je sis une femme d honneur, Monsieu le Bailli, je n'entends point de raillerie,

LE BAILLI

Cela est fort louable. Et quel est le mari que vous prenez. Madame la Meunière ?

LA MEUNIÈRE

Je ne sais pas bian encore ; ils sont trois ou quatre : conseillez-moi itou un peu là-dessus, Monsieu le Bdlli?

LE BAILLI

Très volontiers, vous n'avez qu'à dire. Voyons ?

LA MEUNIÈRE

Il y a déjà le concierge du châtiau, premièrement.

C'est un fort honnête homme.

LA MEUNIÈRE

Et puis Monsieur Giflot, le neveu de notre curé, qu'on dit qui a de l'esprit ; vous savez ce qui en est.

LE BAILLI

Oui, vraiment^ celui-là serait un fort bon parti.

LA MEUNIÈRE

11 y a encore le valet de chambre de Monsief le président, qui est un bon gros réjoui.

LE BAILLI

Celui-là ne vous déplaît pas, je gage?

LA MEUNIÈRE

Et puis Biaise, le garde-moulin, qui est un franc nigaud. Je n'ai qu'à choisir : lequel prendriais-vousj Monsieu le Bailli ?

LE BAILLI

Mais, écoutez, ce valet de chambre. . .

LA MEUNIÈRE

Oh ! c'ti-là a trop bonne protection, Monsieu le Bailli ; il me ferait enrager^ et je ne serais pas la maltresse.

LE BAILU.

C*est une bonne raison. Vous préféreriez Monsieur Giflot?

LA MEUNIÈRE

Le ciel m'en préserve ! Il a trop d'esprit. On n'a que faire d'esprit dans un moulin, le mian suffit pour ça, je n en veux point d'autre.

LE BAILLI

Je vois bien que le concierge...

LA MEUNIÈRE

Fi ! c'est un grand flandrin, un grand sec, maigre; il est quasi tout comme le défunt; il me serait avis que ce serait la même chose, et il vaudrait presqu'autant n'avoir pas été veuve, que de ne pas s'apercevoir du changement.

LE BAILLf.

Oui, cela est vrai; et ce sera le garde-moulin, selon toutes les apparences î

LA MEUNIÈRE

Dame ! acoutez, c'est un bon gros nigaud qui me reviant assez. Voilà ce qu'il faut en ménage ; ça va droit en besogne ; çà est déjà stylé à ma magnière, et je ferai tout ce que je voudrai de ce nenais-là.

LE BAILU.

Dui, mais épouser votre garde-moulin...

LA MEUNIÈRE

Oh ! je me sis butée à ça, Monsieu le Bailli, ie n'en aurai point d'autre. Baillez-moi votre avis là-dessus, je vous en prie ?

Mon avis est que vous l'épousiez, et tout au plus vite. Vous ne sauriez jamais mieux faire.

Page 1