ACTE I, SCÈNE I
LA MEUNIÈRE
Je prétends qu'elles demeuriont filles tant qu'il me plaira.
LE BAILLI
C'est fort bien prétendre.
LA MEUNIÈRE
Et si elles s'avisiont tant seulement d'envisager un homme, ie les dévisagerais, moi. Oh ! je sis une femme d honneur, Monsieu le Bailli, je n'entends point de raillerie,
LE BAILLI
Cela est fort louable. Et quel est le mari que vous prenez. Madame la Meunière ?
LA MEUNIÈRE
Je ne sais pas bian encore ; ils sont trois ou quatre : conseillez-moi itou un peu là-dessus, Monsieu le Bdlli?
LE BAILLI
Très volontiers, vous n'avez qu'à dire. Voyons ?
LA MEUNIÈRE
Il y a déjà le concierge du châtiau, premièrement.
C'est un fort honnête homme.
LA MEUNIÈRE
Et puis Monsieur Giflot, le neveu de notre curé, qu'on dit qui a de l'esprit ; vous savez ce qui en est.
LE BAILLI
Oui, vraiment^ celui-là serait un fort bon parti.
LA MEUNIÈRE
11 y a encore le valet de chambre de Monsief le président, qui est un bon gros réjoui.
LE BAILLI
Celui-là ne vous déplaît pas, je gage?
LA MEUNIÈRE
Et puis Biaise, le garde-moulin, qui est un franc nigaud. Je n'ai qu'à choisir : lequel prendriais-vousj Monsieu le Bailli ?
LE BAILLI
Mais, écoutez, ce valet de chambre. . .
LA MEUNIÈRE
Oh ! c'ti-là a trop bonne protection, Monsieu le Bailli ; il me ferait enrager^ et je ne serais pas la maltresse.
LE BAILU.
C*est une bonne raison. Vous préféreriez Monsieur Giflot?
LA MEUNIÈRE
Le ciel m'en préserve ! Il a trop d'esprit. On n'a que faire d'esprit dans un moulin, le mian suffit pour ça, je n en veux point d'autre.
LE BAILLI
Je vois bien que le concierge...
LA MEUNIÈRE
Fi ! c'est un grand flandrin, un grand sec, maigre; il est quasi tout comme le défunt; il me serait avis que ce serait la même chose, et il vaudrait presqu'autant n'avoir pas été veuve, que de ne pas s'apercevoir du changement.
LE BAILLf.
Oui, cela est vrai; et ce sera le garde-moulin, selon toutes les apparences î
LA MEUNIÈRE
Dame ! acoutez, c'est un bon gros nigaud qui me reviant assez. Voilà ce qu'il faut en ménage ; ça va droit en besogne ; çà est déjà stylé à ma magnière, et je ferai tout ce que je voudrai de ce nenais-là.
LE BAILU.
Dui, mais épouser votre garde-moulin...
LA MEUNIÈRE
Oh ! je me sis butée à ça, Monsieu le Bailli, ie n'en aurai point d'autre. Baillez-moi votre avis là-dessus, je vous en prie ?
Mon avis est que vous l'épousiez, et tout au plus vite. Vous ne sauriez jamais mieux faire.