ODILE
^ Il y a six mois vous avez répondu à la lettre où
je vous annonçais mon mariage, que j'étais à jamais
perdue pour vous... Je l'étais si peu que nous sommes
voisines.
JULIE Pourtant votre château n'est-il pas dans les Vosges ?
ODILE Nous recevons l'hospitalité d'un vieil oncle de mon mari, à trois lieues d'ici... Un de ces oncles qu'on soigne... Tant que nous ne lui aurons pas fermé les yeux nous ne le quitterons guère.
JULIE Comment avez- vous appris mon changement d'ex istence ?
ODILE Claire Dupré se trouve en ce moment chez son grand-père le conservateur des forêts, qui est ami de notre oncle et administrateur de ses bois. Hier nous avions à déjeuner le conservateur et Claire. Pensez si elle et moi nous avons parlé de vous !...
JULIE C'est très mal à elle de n'être pas encore venue me voir !...
ODILE Ne l'accusez pas... Elle était arrivée le matin et son grand-père lui avait à peine laissé le temps de se débarbouiller avant de nous l'amener.
JULIE Arrivée le matin et déjà renseignée sur mes faits et gestes !
ODILE Elle avait eu de vos nouvelles par Christine Laval, votre parente, qui lui écrit souvent. Il paraît que la jeune fille, ainsi que nous toutes, a été prise à vos séductions.
JULIE, blessée.
Je ne sais ce que vous entendez par mes séductions.. Christine sent que je lui suis attachée, comme je l'ai été à d'autres, vous en particulier, pour mon malheur...
l'envers d'une sainte 15
ODILE, riant.
En quoi ai-je mérité ce coup de griffe ?
JULIE, souriant.
En me quittant pour aller vers la vie... Christine également m'abandonnera.
ODILE Est-elle vraiment fiancée avec M. Georges Pierrard, comme on le prétend ?
Je crois, en effet, qu'il est question d'un mariage.
ODILE C'est ce que nous a dit Claire. Alors l'oncle nou& a raconté un fait divers tragi-comique dont ce M.Pierrard vient d'être le héros. Il avait pour maîtresse la fille d'un de nos métayers à laquelle il a signifié son congé dès qu'il s'est occupé de votre cousine. La délaissée a fait semblant de s'empoisonner avec des allumettes, mais l'indigestion qu'elle a réussi à se donner a été guérie en cinq minutes par une cuillerée d'ipéca. Son père menaçait de laver dans le sang le déshonneur de sa fille qui en était à sa vingt-cinquième aventure. On avait eu tant de fois l'occasion de le calmer, ce papa féroce, qu'on savait la façon de s y prendre. Une petite somme versée par le délinquant lui a procuré la liberté de se consacrer à son nouvel amour.
JULIE Ce monsieur Pierrard est un homme abominable !...
ODILE, gaîment.
Mais non !... Il est à l'âge où l'on s'amuse.
JULIE, amèrement.
Il sème la haine et le désespoir, ne blâmez pas : il s'amuse !...
ODILE L'été dernier, dans l'arène de Saint-Sébastien, je voyais un taureau ruisselant d'une sueur d'agonie» le mufle barbouillé d'une bave sanglante, et prêt à fondre sur un de ses persécuteurs, lequel se trouvant pris de trop court, criait à ses compagnons, en leur montrant l'animal exaspéré : « Amusez-le pendant que je recule un peu... » C'est ce qu'ils firent en plantant quelques banderilles dans le cuir de la bête... Il y a, croyez-moi, bien des manières de s'amuser.
Vous parlez avec une légèreté !... Et vous étiez parmi nos meilleures !...
ODILE, riant.
On frémit à l'idée de ce que deviennent celles qui étaient parmi les pires !...
l'envers d'une sainte 17
JULIE, tristement.
Cette vision vous paraîtrait moins drôle si vous aviez perdu votre jeunesse à vouloir former des chrétiennes.