‹ Théâtre choisiChapitre 14 sur 64 · SCENE V JULIE. CHRISTINE · texte numérisé non relu

SCENE V JULIE. CHRISTINE

JULIE Croyez-moi, ce n'est pas une amie pour vous... La pernicieuse influence du monde ne l'a pas épargnée...

CHRISTINE Vous faites bien de me prévenir... La prochaine fois, je l'accueillerai plus froidement. Ma chère

Julie, — vous voyez, je vous obéis en vous appelant par votre petit nom, — ma chère Julie, hier soir, mon fiancé est venu à la maison, et, vraiment, il a été si charmant que je me suis sentie toute gênée pour lui répondre. Je me disais que son inclination méritait d'être payée du retour, mais vous m'avez rendue prudente en me montrant la nécessité d'être mieux renseignée sur sa conduite et ses sentiments religieux... Il en est résulté que le pauvre garçon est parti désolé de m'avoir trouvée maussade. J'en suis moi-même navrée et pourtant je ne laisserai pas mon affection s'exprimer librement, tant que je ne saurai pas s'il en est digne. Vous m'avez promis de vous informer, Avez-vous appris quelque chose ?...

JULIE, embarrassée.

Rien de décisif... attendons...

CHRISTINE

Heureusement vous êtes là pour m'encourager... Je ne puis plus me passer de nos longues causeries... Mon âme ne s'ouvre complètement que pour vous.

Il ne faut pas que cette confiance fasse tort à l'autorité de votre mère.

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christine

Maman, je l'aime beaucoup, mais il entre dans sa tendresse trop de souci de mon bonheur matériel, tandis que vous préparez mon éternité ! Je sens qu'auprès de vous mon âme s'élève et s'annoblit. Je m'estime davantage depuis que je vous vois tous les jours. Vraiment, je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance. Si seulement une trouvaille que j'ai faite hier pouvait vous intéresser. En ce moment on met à sec, pour la nettoyer, la petite pièce d'eau qui se trouve devant notre maison...

JULIE

Que de fois, lorsque j'étais enfant, je m'y suis amusée à jeter du pain aux poissons rouges.

CHRISTINE

Pendant le déjeuner des ouvriers, je flânais par là et j'ai perçu un objet qui sortait de la vase, un objet un peu brillant... Je l'ai ramené avec un râteau... C'est une miniature sur bois, dans un cadre autrefois doré ; miniature qui vous ressemble autant qu'on en peut juger, car l'humidité l'a fortement détériorée.

JULIE

Qu'en avez-vous fait ?...

CHRISTINE Voici... (Elle tend à Julie un petit paquet, enveloppé d'un journal, quelle tenait à la main.)

JULIE, après avoir déballé le paquet et regardé le contenu. Froidement.

Ceci a été mon portrait.

CHRISTINE Je m'en cloutais... Est-ce qu'il n'y a pas eu quelque chose d'écrit, au dos ?... {Elle reprend le portrait.) Donnez, que je nettoie la boue. {Elle mouille de salive un coin de son mouchoir et frotte le revers du portrait.) Décidément, c'est effacé... Tout de même, ne dirait-on pas le mot : Henri... Tenez, là...

JULIE, affectant un calme dédaigneux.

Henri, oui... Henri Laval, votre père... Je me souviens de lui avoir donné mon portrait accompagné d'une phrase quelconque. .

CHRISTINE Mais ce portrait au fond de l'eau... Pourquoi ?

JULIE La peinture s'était peut-être abîmée. On vend maintenant des couleurs si peu solides.

CHRISTINE

C'est égal !... Je suis scandalisée de voir jeter à

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l'eau l'image d'une cousine, comme un petit chat crevé.

JULIE, souriant.

Une véritable profanation !... Avez-vous montré ce débris à votre mère ?

CHRISTINE

Non... Elle est encore si triste !... Cela n'aurait qu'à réveiller une vieille histoire.

Vous avez bien fait. {Reprenant le portrait.) Puis -je le garder ?

CHRISTINE, riant.

Le beau cadeau

JULIE, très sombre.

Il a sa valeur ! {Long silence. Julie s'absorbe dans la contemplation du portrait.)

CHRISTINE, l'observant.

Julie, vous n'êtes guère plus forte que maman contre les vieilles histoires.

JULIE, levant la tête brusquement.

Moi ?

k CHRISTINE

Est-ce que je ne vois pas vos mains qui tremblent ? et des larmes ?... J'ai eu tort d'apporter cela.

JULIE Il y a, en effet, de vieilles, très vieilles histoires qui me font pleurer. J'en suis quitte pour une courte émotion, comme vous voyez. {Elle s'efforce de sourire.)

CHRISTINE Est-ce que je me trompe ? Il me semble qu'un chagrin a dû vous pousser dans le temps à entrer au Sacré-Cœur.

JULIE Le bon Dieu ne m'a pas envoyé la grâce d'une vocation spontanée... Il a fallu de lourdes peines pour me conduire à lui. Cette peinture est de la même époque. Voilà toute la chose.

CHRISTINE

Un homme que vous aimiez a eu des torts envers vous ?

Je ne prononcerai pas un mot de blâme contre une personne à laquelle mon affection restera fidèle jusque dans l'autre vie.

CHRISTINE Il s'agit de mon père, n'est-ce pas ?

JULIE Oui. Que cela vous serve de leçon, Christine.

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Vous savez combien il était noble et bon, malgré cela j'ai cruellement souffert par lui. Jugez du danger que court une jeune fille qui s'attache à un être vulgaire, esclave des plus bas instincts.

CHRISTINE

Mon Dieu, est-ce qu'en disant cela, vous penseriez à Georges ?

JULIE

Pour vous répondre avec une franchise absolue^ j'aurais besoin de mieux connaître votre caractère... Etes-vous la femme forte qui fait passer l'intérêt de son salut avant les affections périssables d'ici-bas ?

CHRISTINE

Je l'espère... La plus [grande obligation que je vous ai, c'est de m'avoir éclairée sur l'énergie dont je serais capable pour sauver mon âme [si elle était en' péril.

JULIE Supposez pourtant que votre fiancé soit l'ennemi..»

CHRISTINE

Aucun motif humain ne me ferait renoncer à Georges, mais nos devoirs envers Dieu sont audessus de toute discussion.

JULIE Bien, mon enfant !...

CHRISTINE Seulement, je ne vois pas comment, auprès de Georges, mon salut serait compromis.

JULIE La vie conjugale comporte une terrifiante intimité. Votre mari parlant de vous dira : ma moitié... Avec l'air de plaisanter, il énoncera une vérité sinistre. La vierge pure risque d'être la moitié d un débauché, la créature née pour la vie éternelle se rive à un cadavre.

CHRISTINE En revanche, quel bonheur si on devient la moitié d'un héros ou d'un saint !...

JULIE Oh ! quant à cela, d'accord !... Moi-même, j'avais rêvé de m'unir à votre père. Appuyée sur lui j'aurais trouvé moins aride le chemin du ciel. Oui, le sacrement du mariage est une institution divine. Seulement le mari et la femme vivent dans une dépendance mutuelle si complète que l'un ne peut pas commettre un péché sans que l'autre subisse une flétrissure. A eux deux, ils n'ont plus qu'une conscience. Accepteriez -vous d'arriver devant le

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juge suprême avec les responsabilités d'un infâme séducteur... Voilà pourtant ce qui vous menace...

CHRISTINE Au cas où j'épouserais Georges ?... Vous disiez à l'instant que vous n'aviez rien appris de décisif.

J'ai lâchement reculé devant le chagrin que j allais vous faire. Mais la vue de ce portrait me rappelle au sentiment du devoir. Si l'être délicat qu'était votre père a jeté aux ordures un souvenir sacré, de quoi sera capable celui qui se signale par son inconduite ? Un M. Pierrard, par exemple...

CHRISTINE Je suis au supplice !... Apprenez-moi ce que vous savez.

JULIE En m'écoutant, vous allez peut-être sourire, comme tout à l'heure mon élève préférée pendant qu'elle me révélait le scandale. Un jeune homme s'amuse... Quoi de plus naturel ?...

CHRISTINE, tirant son mouchoir et s' essuyant les yeux. Ayez pitié... Est-ce que Georges en aime une autre ?...

JULIE Bien au contraire, pour le quart d'heure, c'est

VOUS qu'il aime. Vous lui plaisez tellement qu il s'est dégoûté d'une jeune fille qu'il courtisait. La pauvre abandonnée a voulu se suicider, et n'a pas réussi... Son père allait la venger, mais on l'a désarmé. La fille désespérée et le père en courroux sont d'un ridicule classique... Quant à vous, Christine, vous êtes le personnage applaudi, la rivale heureuse, la triomphatrice. Voyons, courage ! Ne pleurez pas !

CHRISTINE, se raidissant contre la douleur. Je serai forte, mais le premier moment...

JULIE Est rude !... Assister à l'effondrement d'un idéal... Je connais cela...

CHRISTINE

Je sais ce que vous feriez à ma place.

JULIE

Oui, mais j'agirais en contradiction avec le genre

humain. M. Pierrard est un homme sérieux, plein

d'avenir, très estimé et que la plupart des mères

de famille s'empresseraient de choisir pour gendre.

CHRISTINE N'avoir qu'une conscience avec lui !... Etre de moitié dans ses crimes !... Quelle horreur !... Merci, Julie, de m'avoir ouvert les yeux !...

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JULIE

Vous, du moins, vous êtes une vraie chrétienne

avec laquelle je n'ai plus à redouter les déceptions

que m'ont apportées tant de jeunes filles !...

CHRISTINE Mon chagrin est très grand, mais votre approbation me soutiendra jusqu'au bout. C'est maman qui m'inquiète. Elle tenait énormément à ce mariage... Comprendra-t-elle mes raisons de le rompre... J'ai peur qu'elle ne les trouve pas assez graves.

JULIE Mon enfant, elles sont de la plus haute gravité pour nous qui avons la foi...

SŒNE VI

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