‹ Théâtre choisiChapitre 18 sur 64 · ROBERT. HÉLÈNE. CLAIRE · texte numérisé non relu

ROBERT. HÉLÈNE. CLAIRE

Claire arrive du dehors en toilette de promenade, carton sous le bras.

CLAIRE, otant ses gants, son chapeau.

Le soleil est aveuglant. J'étais allée devant le poste des douaniers pour dessiner le récif qu'on voit là-bas, mais il n'y avait pas moyen, c'est un éblouissement.

HÉLÈNE Que trouvez-vous de si curieux à ce récif ? A ma connaissance, vous en avez déjà trois vues dans votre album.

CLAIRE Il m'intéresse avec son aiguille de pierre qu on croit voir chanceler sous le choc des vagues, comme un pêcheur debout dans l'eau.

ROBERT Plutôt comme un berger gardant ses blancs moutons... Voyez, le troupeau gambade.

CLAIRE, souriant.

Troupeau !... Que ce mot m'aurait semblé vulgaire là-bas, pendant que je dessinais... Je me figurais des choses... Ce flot bouillonnant, même par les plus beaux jours, on dirait que des créatures le soulèvent, des créatures qui luttent pour monter au soleil, des Sirènes, peut-être, qui regrettent le temps où elles prenaient leurs ébats sur cette plage. Car, n'en doutez pas, autour de mon rocher, elles ont mené leur existence cruelle et délicieuse.

ROBERT, riant.

Délicieuse !... Est-ce pour avoir croqué de hardis marins ?

CLAIRE Mais oui, avec les tendres petits mousses pour dessert.

Que d'imagination !... La mer te monte à la tête.

CLAIRE Moque-toi, je te conseille ! Si la mer me pousse au lyrisme, les bois ne t'exaltent pas moins. Lors-

qu'après une absence tu revenais à Chantemelle, ta première action était de courir à la forêt, tout seul, vêtu comme un voleur, et le soir il fallait t entendre raconter ce que tu avais vu sous tes chères futaies.

ROBERT

Oui, les grands bois de Chantemelle ! Je n'étais jamais plus heureux que là... Oh ! cela ne m empêche pas d'aimer aussi la mer. Les forêts et la mer m'ont toujours attiré d'une étrange façon... J ai été passionné pour la chasse, et ce n était pas uniquement la rage de tuer des animaux : non, il y avait autre chose : l'épaisseur du fourré, un sentiment d'inconnu... J'écoutais avec délices les coups de vent arriver dans la futaie, s'annoncer au loin par un bruit de flots, s'approcher, grandir lentement, mystérieusement, et tout à coup la crinière des bouleaux et la toison des hêtres s'agitaient sur ma tête : j'étais dans le tourbillon ! Et puis les sangliers qui accourent en brisant les perches, en pliant le taillis... On espère une apparition faunesque. Et quand le sanglier saute dans l'éclaircie, noir, hérissé, la queue en vrille, on n'est presque pas déçu... et le trot léger des loups sur les feuilles mortes., leur tête fausse et oreillarde qui s'encadre dans les ronces, regarde, s'évanouit, sans qu'on puisse dire

par où... Et la silhouette falote des renards sur la neige !... Je m'exalte en pensant à tout cela !

HÉLÈNE, assise à ïécart et cherchant à ramener l'attention sur elle.

Décidément oui, vous préférez les forêts à la mer.

ROBERT

J'aime les deux, mais pas avec le même cœur. En moi, l'aristocrate adore ces futaies aussi anciennes que nous, dont les rameaux protègent tout un peuple d'arbustes. Ne sommes-nous pas frères des chênes et des hêtres géants ? Impossible de me promener parmi eux sans partager leur arrogance. Je plane sur les basses tiges, je prends pour moi toute la lumière, et sème dédaigneusement des faînes et des glands pour les affamés de la lande. Ici, devant la mer, un autre homme s'éveille. Des vagues, toujours pareilles, toutes également parées d'un rayon de soleil, toutes également petites par le calme, toutes également hautes par la tempête. Je me dis alors qu'il y a là une image de l'humanité très différente de celle que présentent les bois. L'uniformité de ces flots qui portent indistinctement le fardeau des navires, et parmi lesquels les mouettes n ont pas de choix à faire pour se poser, trouble un peu mes instincts forestiers. Je me demande si les hom-

mes ne pourraient pas cheminer parallèlement comme les vagues qui, sans se heurter, courent toutes ensemble jusqu'à la grève. Mais aussitôt il me vient une crainte : je cloute que l'humanité, si l'on en réalise le nivellement parfait, continue à monter vers ses mystérieuses destinées comme la légion des vagues qui se soulève en bloc sous l'attraction d'en haut. Mes préférences hésitent au souvenir des arbres monstrueux qui sont des merveilles à condition d'étouffer ce qui grandit aux environs ; et il faut me plaindre, écartelé que je suis entre le forestier et le marin, l'homme des futaies et l'homme des vagues.

L'INVITEE

Analyse de la pièce.

Anna de Grécourt, mariée à Hubert, aimait passionnément son mari ; subitement elle lui découvre des torts graves et dans une crise de rage aveugle elle fuit le domicile conjugal abandonnant ses deux petites filles.

Hubert de Grécourt ne s'est jamais douté du vrai motif de cette fuite. Pour couper court aux interprétations malveillantes et donner une explication à ses filles, il répand le bruit qu elle est folle.

Retirée en Autriche auprès de sa famille, Anna reçoit seize ans après ces événements, la visite d'Hector Bagalais, vieil ami de la famille Grécourt qui vient lui offrir de la part d'Hubert, son mari, de revoir ses filles.

D'après ce que lui raconte Hector Bagalais, elle se rend vite compte que cette proposition cache un but égoïste : Hubert voudrait se débarrasser de ses filles qui entravent sa liberté et les confier à leur mère.

Bien que froissée de cette façon de disposer d'elle, Anna accepte de partir avec Hector Bagalais, mais à ia condition d'arriver à l'improviste et sous un faux nom afin de se rendre compte de la situation et de pouvoir agir selon les circonstances. Les Grécourt sont à la campagne, ayant à demeure Madame Marguerite de Raon, personne assez suspecte et de mauvaise

influence sur les jeunes filles ; Anna constate vite que tout va à la diable dans cet intérieur où les jeunes filles sans direction sont en somme malheureuses ; celles-ci découvrent que l'Invitée est leur mère ; elles tentent de réconcilier leurs parents mais le faible Hubert ne parvient pas à retenir sa femme qui surmontant les conseils de son égoïsme repart à Vienne emmenant ses filles.

L'INVITEE

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