SCÈNE II JULIE. ODETTE
JULIE, avec impatience.
Arrivez donc !... Où étiez-vous passée ?... {Elles s'embrassent.)
ODETTE
La porte du jardin était ouverte, et supposant
que, par ce beau soleil, vous y étiez peut-être, j y
ai jeté un coup d'œil... Mal m'en a pris : je me suis
trouvée nez à nez avec la jeune Christine Laval.
JULIE Vous vous en plaignez ?...
ODETTE Je prenais mon air le plus affable pour aller à elle... Mais elle m'a carrément tourné le dos.
JULIE Elle ne vous a pas reconnue.
ODETTE, haussant les épaules.
Allez donc !... Il faut en prendre mon parti !.., Votre cousine ne se soucie pas d'entrer en relations avec moi. Dites-lui de ma part qu'elle est une pimbêche.
Je me garderai de lui appliquer une épithète qu'elle ne mérite pas. Elle a en ce moment des préoccupations qui ont pu la rendre distraite.
ODETTE, ironiquement.
Distraite au point de me toiser avec sa mine la plus dédaigneuse avant de me tourner le dos. Et savez-vous pourquoi elle me regardait ainsi du haut en bas ?... Tout simplement, ma bonne demoiselle, parce que vous l'avez persuadée de mon indignité... J ai été au couvent une de vos enfants chéries, et je n ai qu à me rappeler comment vous nous gouverniez pour deviner ce qui se passe entre Christine et vous... Lorsque vous vous empariez d'une jeune âme vous prétendiez régner sur elle sans partage... Vous aviez toujours une ou deux préférées, dont vous vous occupiez avec un dévouement admirable mais tyrannique. M'arrivait-il, en promenade ou en récréation, de ne pas causer exclusivement avec vous, j'avais à subir de véritables scènes.
l'envers d'une sainte 35
JULiE, protestant.
Oh î par exemple !...
ODETTE, riant.
Oui, j'exagère... Vous vous borniez à être d'une humeur massacrante. Chaque fois que je prenais une camarade en amitié, vous opériez aussitôt un savant déballage de ses défauts qui me détournait d'elle. Ne suis-je pas en droit d'en conclure que les mauvaises dispositions de Christme à mon endroit viennent de ce que vous avez étalé à ses yeux mes petits travers ?...
JULIE C'est exact... J'ai fait cela !...
ODETTE Je l'aurais parié !... Je savais également que loyale et franche comme vous l'êtes, vous n'hésiteriez pas à le reconnaître...
JULIE J'ai la volonté de toujours dire la vérité, mais vous m'apprenez com.m.ent on peut être menteuse sans le savoir, car je n'avais pas conscience de vous avoir fait un tort immérité dans l'estime de Christine, pas plus qu'autrefois je ne m'étais aperçue des accès de mauvaise humeur dont vous aviez à souffrir.
ODETTE Vous étiez bien trop bonne pour faire souffrir... On vous voyait jalouse et on souriait...
JULIE
Parlez, parlez !... J'ai besoin de savoir !... On souriait, dites-vous ?...
ODETTE Oh ! pas méchamment, je vous assure... Pas une maîtresse n'était plus aimée et respectée que vous... Votre esprit nous charmait et malgré notre inexpérience nous comprenions ce que vos vertus vous coûtaient.
JULIE Vous soupçonniez donc que je n'avais pas la vocation ?...
ODETTE On nous apprenait qu'une religieuse doit être morte au monde et nous étions déjà suffisamment femmes pour saluer en vous le plus passionné des cœurs de femmes.
JULIE La passion que Dieu a mise en moi, je l'appliquais à des œuvres pieuses avec un tel acharnement que ma santé déclinait. Mon ardeur qui me soutenait en ce monde, m'emportait dans l'autre.
l'envers d'une sainte 37
ODETTE
Cela non plus, ne nous échappait pas : aussi vous regardions-nous comme une sainte.
JULIE
Ah ne profanez pas ce nom en l'appliquant à une pauvre pécheresse !... Considérez seulement que je sacrifiais m.a vie à la sanctification de vos âmes et pardonnez-moi mes colères lorsqu'il m'arrive de découvrir qu'une de mes anciennes élèves n'est pas fervente chrétienne... Vous, par exemple, Odette, que n'ai-je pas fait pour asseoir vos convictions sur des fondements inébranlables ?... Vous êtes remarquablement intelligente, et c'est à votre intelligence que je m'adressais...
ODETTE
Oui, pendant que les autres mères nous enjoignaient de croire sans même essayer de comprendre vous me faisiez un véritable cours de philosophie...
JULIE
En nous accordant la raison. Dieu n*a-t-il pas voulu nous fournir un moyen d'arriver jusqu'à lui ?... Vous l'avez constaté vous-même, lorsque, sans recourir à la révélation, nous avons conclu à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme.
ODETTE, riant.
C'est vous qui avez conclu ma chère et bonne maîtresse, moi pas.
Pourtant vous sembliez intéressée par nos recherches.
ODETTE Au plus haut point... Seulement, j'avais, quand nous les avons entreprises, une foi pleme de sécurité, et à la fin je me débattais au milieu d'innombrables objections.
JULÎE Pourquoi ne m'en avoir pas dit un mot ?
ODETTE Oui, pour vous affoler, nous précipiter dans de cruelles discussions, et nous rendre 1 existence, impossible !... J'ai préféré vous regarder voguer à pleines voiles vers la certitude bénie, pendant que je ramais péniblement vers le doute.
JULIE Et cela, parce que mon caractère emporté vous faisait peur ?
ODETTE Peur, non pas pour moi, mais pour vous qui preniez tout tellement à cœur...
l'envers d'une sainte 39
JULIE Le doute qui vous tourmentait alors, en êtesvous guérie ?...
ODETTE J'observe ma religion... Ce n'est pas à des gens comme nous de renier le passé.
JULIE Ainsi vous n'êtes plus qu'une chrétienne d occasion... Et cela par ma faute, parce que dans mon orgueil je me suis crue capable de guider votre esprit jusqu'à des hauteurs qui ne m'étaient pas accessibles... J'ai causé à votre âme un tort d'autant plus irréparable, qu'à vos yeux ce n est peut-être pas un tort... Si je me jetais à vos pieds, comme j'en suis tentée, pour vous demander pardon, vous me regarderiez comme une folle.
ODETTE Ce qui subsiste de meilleur en moi vient de vous !
JULIE Ne cherchez pas à me rassurer : Dieu vous envoie pour m'aider à voir clair dans les réduits obscurs de ma conscience... Ce n'est pas à vous seule que j'ai fait du mal. Mon caractère jaloux, mon ardeur conquérante qui, autrefois, provoquaient les sourires de mes élèves, m ont rendue odieusement criminelle.
Odette, je vous en prie, laissez-moi... Venez demain... Plus tard vous risqueriez de ne plus me trouver...
ODETTE
Oui, demain...
JULIE Merci, et maintenant partez ! partez !... Dieu m'attend !... (Elle tombe à genoux, accoudée à l'assise d'un fauteuil, la figure dans les mains. Odette se penche, l'embrasse sur le haut du front, puis s'éloigne sans que Julie ait fait le moindre mouvement.)