‹ Théâtre choisiChapitre 29 sur 64 · SCÈNE X LES MÊMES, HUBERT · texte numérisé non relu

SCÈNE X LES MÊMES, HUBERT

HUBERT, à Anna.

Me voici, puisque vous m'acceptez tel q»ei.

HECTOR Ma mission est remplie. ( // s'esquive. Un silence. )

ANNA

Vous m'avez appelée, je ne me suis pas fait prier.

HUBERT, très gourmé.

Merci !... je ne comptais pas être exaucé si vite...

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ANNA Pourquoi tant de cérémonies entre vieilles connaissances et même vieux époux, affirment d'anciennes chroniques ?... (Un silence.) Comment me trouvez vous r

Hein ? ... Je ne saisis pas...

ANNA Changée ?...

HUBERT Mais... je ne sais... Je vous ai reconnue du premier coup d'oeil.

ANNA, satisfaite.

Alors l'impression n est pas trop mauvaise ?

HUBERT Si vous cherchez un compliment...

ANNA Pourquoi pas ? J'ai besoin qu'on m'encourage.

HUBERT Vous ne semblez pas en peine.

ANNA Je suis hésitante.

HUBERT Il faut l'entendre pour le croire.

ANNA Croyez-le... Il me reste une incertitude sur les motifs qui vous déterminent à m'ouvrir cette maison.

HUBERT

Hector était chargé cependant...

ANNA Je n'ai rien voulu entendre... On m'appelle, j'accours... Un pareil empressement n'est-il pas louable ?

Si ! Mais vous dispensait-il d'écouter ce que notre i ami commun était chargé de vous dire ?

ANNA J'ai préféré m'en rapporter à vous. Nous avons quelque peu vécu l'un et l'autre, assez pour ne pas témoigner trop de surprise devant les propositions bizarres, ni trop de dépit devant les solutions imprévues... Quand on est ainsi, c'est un plaisir de délibérer ensemble.

HUBERT Chacun son goût !... Moi, je suis moins curieux... Hector vous portait un message très net : il est impardonnable de s'être tenu dans le vague... Vous avez vu vos filles ?

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ANNA Ne parlons pas d'elles. Qu'il ne soit question, en ce moment, que de nous... Me voici ramenée au bercail, ravie d'y être, pleine de bonne volonté. Comment la témoigner ? C'est la seule chose qui m'embarrasse. Jusqu'à quel point dois-je être reconnaissante ? Eclairez-moi.

HUBERT Que diable !... Vous avez une façon de poser les questions qui les embrouille ! Laissez-moi donc aller consulter Hector.

ANNA Pour le renvoyer comme ambassadeur ?.,. Nous nous en passerons bien. Je réclamais d'être encouragée, maintenant vous semblez un peu gêné et cela suffit pour me mettre à l'aise... Qu'est-ce qui vous trouble ?... Que je m'informe jusqu'où doit aller ma reconnaissance ? Redouteriez-vous de ma part une explosion trop grande ?

Je veux être traité suivant mes mérites... bien minces.

ANNA Mettons que je sois venue serrer la main, non d'un vieil époux, mais d'une ancienne connaissance... Ce n'est pas trop exalter vos mentes, je

suppose ?... {Signe satisfait d'Hubert.) Bien. A présent je sais à quoi m'en tenir. Vous avez eu la généreuse pensée de me rendre une partie de ma famille, j allais dire la meilleure, mais puisque voué ne voulez pas en être, je me mords la langue.

HUBERT Je me suis dit : « Voilà des années qu'elle vit en exil, l'heure est venue de la sortir d'un isolement trop austère. »

ANNA

Il n'était ni trop profond, ni trop austère... N'exagérons pas ma vertu... A Vienne j'ai été très mondaine, on m'a beaucoup fêtée, et tous mes efforts ont tendu à faire pénitence le sourire aux lèvres... Je hais le repentir larmoyant... Car, entre parenthèses, je suis repentante. Acceptez mes regrets de vous avoir donné jadis de graves sujets de plainte. Mon Dieu, voyez comme de se trouver en présence des gens amène d'inexplicables revirements. Ce matin, il me semblait que si vous hasardiez la moindre allusion à nos funestes dissentiments, je vous arracherais les yeux... Me voilà maintenant d'humeur à en parler la première et sans fiel. Ne trouvezvous pas qu'après des années les choses qui paraissaient énormes, se réduisent à être des taupinières devant lesquelles on est confus d'avoir eu le vertige ?

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Vous avez le repentir conciliant.

ANNA Exigez-vous qu'il se produise revêtu d'un cilice ?... Non, la férocité n'est pas votre défaut... D'ailleurs... on respire sous ce toit un air tellement imprégné du parfum de la vie de famille, qu'on se figure le maître de la maison content de son sort, entouré de toutes les affections enviables, et trop juste pour reprocher aux autres la sérénité qu'il a lui-même en partage.

HUBERT, embarrassé.

Très agréablement raisonné.

ANNA Puisque la conversation roule sur votre foyer, permettez-moi, mon ami, de vous complimenter sur vos filles qui sont ravissantes.

HUBERT, affable.

L'honneur en revient à vous autant qu'à moi.

ANNA Oh ! elles sont si peu miennes !... Leur éducation est votre œuvre, vous les avez formées. De mauvaises langues de femmes prétendent que les hommes sont incapables d'élever les jeunes personnes... Vous faites une brillante exception.

HUBERT Eh non, c'est ce qui vous trompe !... Nos filles sont jolies, spirituelles, remplies de droiture, mais horriblement mal élevées.

ANNA

Vous m'étonnez !

Le tableau n'est malheureusement pas chargé... Je suis un père faible, aveugle, inexpérimenté, ce dont nos enfants pâtissent... Les pauvres petites ont fait un tas de folies, se sont compromises et je ne sais comment les marier.

ANNA Elles ont de la fortune...

HUBERT Peuh ! Je n'ai pas amélioré leurs dots.

ANNA Enfin, que la question d'argent ne vous tracasse pas... J'ai tant bien que mal administré mon petit avoir et j'apporterai mon obole.

HUBERT, avec élan.

Vous serez notre Providence !... Les dots, c est quelque chose, mais il faudrait surtout une direction plus ferme... Si nos filles ont le bonheur d'être

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désirées par vous, je suis prêt à m'en séparer aussi souvent et longtemps qu'il vous plaira.

ANNA, sèchement.

Me les confier !... C'est un honneur dont je suis parfaitement indigne.

HUBERT Alions donc !... N'ai-je pas pris mes renseignements ?... Je sais combien, pendant votre éloignement, vous avez été une femme respectable, et suis certain de mettre mes filles en bonnes mams.

ANNA Entendons-nous... Je partage la conviction que chez moi elles seraient pour le moins aussi convenablement placées qu'ici... mais je ne me sens pas capable d'assumer de nouveaux devoirs. Vous me rendez justice en m'appelant une femme respectable... C'est un titre auquel j'ai droit, ou peu s'en faut ; faites-moi seulement la grâce de songer aux luttes qu'il m'a fallu soutenir pour en rester digne.

HUBERT Je ne doute pas qu'avec votre beauté...

ANNA

Laissons ma beauté... je parle de combats contre moi-même... A vingt-quatre ans, le plus grand ennemi d'une femme complètement délaissée, c est

son propre cœur... J'ai vaincu le mien par des moyens barbares, y étouffant tout ce qui demandait à vivre, fauchant amitiés et penchants qui pouvaient entretenir la faculté d'aimer... L'apaisant avec d'arides coquetteries, comme on trompe la soif dans le désert, avec de petits cailloux... L'ai-je assez mutilé, ce pauvre cœur ! Actuellement il n'y reste plus une fibre aimante... C'est un jardin transformé en cour pierreuse sans un coin de verdure. A force d'y persécuter l'ivraie, le bon grain n'y peut plus pousser... Le bon grain serait l'amour maternel...

HUBERT

Quoi ! Vous en êtes à vous proclamer mère dénaturée !

ANNA

Dieu sait quel épouvantable désespoir j ai res- ^ senti en quittant mes filles... J'ai passé des années à couper un à un les liens qui me rattachaient au bonheur perdu, et aucun d'eux n'est tombé sans que j'aie versé des torrents de larmes ! N'y a-t-il pas quelque audace, maintenant qu'à force de tortures j'ai conquis la paix, à m'offrir une maternité qui i promet des fruits amers?... Vous avez eu autour du ; cou les petits bras de vos bébés qui bégayaient à i votre oreille leurs gentilles bêtises, chaque jour

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allongeait d'un anneau cette longue chaîne d'impressions douces dont est faite la tendresse des parents... Chérissez vos filles, vous y êtes plus exercé que moi...

HUBERT Je ne m'attendais pas à cette résistance... car enfin, si rien au monde ne vous inspire d'affection, que cherchez-vous ici ?

ANNA Ce qui n'y est plus ! ïl y a bel âge que les vivants me paraissent inoffensifs, mais je gardais la terreur des fantômes. {Fixant sur lui un regard plein d'ironie.) M'en voilà délivrée ! Je suis dans leur repaire, et c est moi qui leur fais peur, car ils ne se montrent pas. Grâce à vous, je partirai guérie de la maladie du souvenir, la plus cruelle de toutes.

HUBERT

J'en suis fort aise, mais, en attendant, vous ne venez pas à mon aide.

ANNA En enlevant vos filles ? Quand je m'en sentirais le courage, ce serait vous faire le plus grand tort. Parions que vous avez, pour me les proposer, une raison autre que celle de perfectionner leur éducation '?

HUBERT, protestant mollement.

Oh ! par exemple !

ANNA, souriant.

Je vous ai si bien connu, il en reste quelque chose !... Oui, vous avez une mauvaise raison. Gardez-vous de me la dire, vous en avez envie et ce serait une bévue... N'éloignez pas vos enfants ; elles vous protègent contre les entraînements définitifs, et quant aux autres, vous y êtes condamné à perpétuité.

HUBERT, perdant patience.

Dites donc, il me semble qu'en fait d entraînements

vous pourriez montrer plus d'indulgence. Et pour

une femme qui prétend que rien ne l'intéresse plus,

vous vous occupez beaucoup trop de ma conduite.

ANNA Ne me faites pas pire que je ne suis. Mon cœur est incapable de dévouement, mais son indolence lui permet de s intéresser aux gens... Je goûte parmi ceux qui habitent cette maison une sensation fine qui m'enchante... Vous m'autorisez bien, n'est-ce pas, à rester jusqu'à demain ?

HUBERT, interloqué.

Assurément...

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ANNA

Si cela vous dérange le moins du monde, il y a encore un train ce soir... Mais je perdrais à regret un plaisir auquel j'attache du prix... Je sais que vous avez une étrangère au château, Mme de Raon.,. Elle est, m*a-t-on dit, tout à fait de votre intimité ; par conséquent, je présume qu'on peut lui révéler qui je suis... Votre femme après tout... Ma présence e-it au moins aussi naturelle jue la sienne.

HUBERT Est-ce une critique ?

Mille fois non !... Ce serait mal à moi de supposer que vous respectez assez peu vos filles pour les placer dans une situation douteuse... Vous êtes à l'âge où un homme peut s'accorder une amie sans que nul y trouve à redire ; surtout quand l'amie est, si j'ai bonne mémoire, assez insignifiante ; car je rencontrais parfois Mme de Raon, quand elle était encore mademoiselle de Mornex. L'ai-je bien jugée ?

HUBERT

Hum !... C'est une personne de notre intimité, et, vous savez, quand on se voit du matin au soir, on ne s occupe guère de l'esprit qu'on a.

ANNA Rien de plus vrai. Elle a probablement ries qualités sérieuses ?

HUBERT Ah ! oui... Elle a rendu très heureux mon pauvre camarade Raon.

ANNA La reconnaissance dont vous entourez sa veuve est touchante !... Mme de Raon est sans doute liée avec vos filles ?

HUBERT Oui, et je m'en plains un peu... Ces demoiselles ne sont que trop portées à se donner des allures au-dessus de leur âge...

ANNA, moqueuse.

Et l'influence d'une femme qui a ses dents de sagesse n'est pas l'idéal ?

HUBERT Pas trop.

Pourquoi favoriser leur liaison ?... Il serait si simple de ne pas inviter Mme de Raon à la campagne.

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HUBERT, embarrassé.

J'y ai songé... C'est difficile !... Quand on a mis quelqu'un sur un certain pied, il est toujours délicat de modifier...

ANNA, indifférente.

Oh ! j'ai dit cela.,. N'y attachez pas d'importance... Tenez, ne parlons plus de Mme de Raon, vous m'en dites du mal, je finirai par vous croire ; j'aurai des préventions contre elle, et jugez combien je serai ridicule si je lui témoigne la moindre malveillance.

HUBERT

En ai-je dit du mal ?... Tout au plus une légère objection...

ANNA

Vraiment !... Alors j'avais mal compris... (Alice et Thérèse entrent. Anna les arrête d'un geste.) Vous permettez, Mesdemoiselles... Encore un mot à votre père. (A Hubert quelle entraîne plus loin.) Je compte leur cacher qui je suis. Soyez également discret. Je redoute par-dessus tout les étalages de sentiments, et cela me désolerait de voir le joli souvenir que j'emporterai de ma visite, gâté par une crise inopportune.

HUBERT, amèrement.

Toujours soigneuse de votre précieux repos !

ANNA, riant.

Oui, j'y attache quelque prix. (Haut.) Ace soir !... Je me réjouis de dîner avec vous en famille !

HUBERT, du ton dont il dirait : Allez au diable! C'est réciproque. (Il sort.)

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