‹ Théâtre choisiChapitre 30 sur 64 · SCÈNE XI ANNA, THÉRÈSE, ALICE · texte numérisé non relu

SCÈNE XI ANNA, THÉRÈSE, ALICE

ANNA Mesdemoiselles, je ne suis qu'une hôte de passage, il ne faut pas m'abandonner ainsi.

THÉRÈSE

C'est donc vrai ?... Vous comptez nous quitter

bientôt ?

ANNA Demain.

THÉRÈSE

Oh ! Madame !... Pour longtemps ?

ANNA J'habite l'étranger... Quand reviendrai -je en France ?

THÉRÈSE Vous n'avez personne qui vous y retienne ?.,. Pas d'amis ?

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ANNA Auriez-vous le petit défaut d'être curieuse, Mademoiselle.

THÉRÈSE, souriant. Oui, Madame... Pas d'amis ?

ANNA

Hélas non !

ALICE Nous, par exemple !

ANNA, souriant.

Comme il faut se défier des nouvelles connaissances !... Me voici presque prisonnière.

ALICE Prisonnière !... Non, Madame... Nous mettons plus d'amour-propre à vous conserver.

THÉRÈSE

Vous resterez de bon cœur.

ANNA, souriant.

Quelle prétention !

THÉRÈSE Nous savons qui vous êtes.

ANNA, très calme.

Ceci me surprend. Qui pensez-vous que je sois .''

ALICE

Maman !

ANNA, ne pouvant réprimer un mouvement d'émotion. Vous dites ?

ALICE Maman... Hector l'assure.

ANNA, très émue.

C'est vrai ! Je suis votre mère... Une mère qui a été malheureuse la majeure partie de sa vie. Ne me considérez pas comme un monstre si mon cœur est sec, si mon premier mouvement, quand vous m'appelez maman, est de nier. (Elle fond en larmes. Les jeunes filles la considèrent avec étonnement.)

THÉRÈSE Nous avons beaucoup hésité à vous démasquer... Pour désirer garder un pareil secret, il faut des raisons bien fortes... Cependant, il me semble que nous usons d'un droit.

ANNA, les attirant à elle et les embrassant. Inutile de vous excuser, c'est fait.

THÉRÈSE Il y a longtemps que nous aurions tenté de vous écrire, si on ne nous avait pas dit que vous étiez...

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ANNA Folle, n'est-ce pas ? On vous tromoait... (/4»-ec un sourire triste.) J'ai toujours eu ma pleine connaissance, et quelquefois je m'en serais bien passée.

THÉRÈSE Ah ! nous devons un fameux cierge aux auteurs de cette fable... Une mère enfermée !... Voilà qu' embellit l'avenir de ses filles !

ALICE, souriant.

Ajoutons, pour être vraies, que les filles ne perdent pas une occasion de se montrer insensées...

THÉRÈSE Parce qu'elles sont découragées... Nous sommes les passagers qui se jettent à l'eau pour échapper au naufrage. Vous nous trouvez en pleine jioyade. Nous vous supplions de ne plus vivre au loin. A peine abritées sous l'aile maternelle, de mal élevées nous passerons pour originales, et, bientôt l'originalité s'appellera vivacité charmante. Ne reculez pas devant notre réputation d'étourdies. Nous promettons d'être dociles, trop heureuses que vous imposiez votre autorité !

ALICE, à mi-voix.

Marguerite n'a aucune influence sur nous. Ne redoutez rien de ce côté-là.

ANNA, d'un ton légèrement amer.

Il y a plaisir pour moi, qui professe l'horreur des affections conventionnelles, à vous entendre énumérer si paisiblement les futurs bienfaits de ma tendresse.

THÉRÈSE Ne soyez pas blessée. Quand vous êtes partie, nous étions trop petites. Rien ne survit de ce tempslà. Montrez-vous indulgente pour ce que nous sommes : pas complimenteuses, pas fausses non plus.

ANNA Je viens, en effet, de céder à un mouvement d'humeur très déraisonnable... Pourquoi votre manière exclusivement pratique d'envisager mon retour m'est-elle pénible ?... C'est injuste. Ne m'en veuillez pas.

ALICE Bien au contraire ! Je suis sûre maintenant que vous n'êtes pas indifférente... Notre première parole sur la terre a été « maman « : ce souvenir-là ne peut avoir péri. C'est lui qui proteste.

ANNA Il est pourtant vrai que j'ai écouté vos premiers babillages comme une musique divine... Dans ce

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temps-là, il n'y avait pas de meilleure mère que moi... Je ne m'occupais guère à décomposer les sentiments pour constater qu'ils sont pétris d'habitude et d'égoïsme. Je vous mangeais de baisers, je veillais près de vos berceaux, je grondais, je câlinais tout commue une autre. En al-je formé pour mes fillettes des projets d'avenir !... L'avenir d'alors, nous y sommes : mes filles m'accueillent en demandant un service et j'bésite à le leur rendre, parce que je ne suis pas assez généreuse pour sacrifier mon indépendance.

ALICE Maman, vous avez beau dire que les sentiments sont pétris d'égoïsme, ils renferment quelque chose de mieux. Je ne vous apporte pas l'affection qu'une mère a droit d'attendre, mais en le constatant, je sens un grand vide dans mon cœur et c'est déjà beaucoup. Si vous partiez, je ne vous dirais pas adieu comme à une étrangère.

THÉRÈSE Et puis, songez que vous avez mis au monde des créatures qui n'ont pas demandé à naître. Vous leur devez une protection.

ANNA, à Thérèse.

Alice, en m'appelant maman, me touche plus

que ne feraient les plus beaux raisonnements. S'il était possible de me retenir, elle accomplirait ce miracle. Mais mon âme n'a plus de ressort !

ALICE, lui sautant au cou.

AH ! maman, maman, maman !... Rappelez-vous les fillettes d'autrefois. Ce sont les mêmes qui vous supplient !

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