‹ Théâtre choisiChapitre 42 sur 64 · ALBERT. ANTOINETTE, LOUISE · texte numérisé non relu

ALBERT. ANTOINETTE, LOUISE

ALBERT, montrant Antoinette.

Elle sait tout !

LOUISE Et elle pardonne ?

ALBERT

Le mot « pardon » n'a pas même été prononcé.

Elle arrive avec une simplicité magnifique au point où ma science n*a pu me conduire qu'au prix d'efforts surhumains : donner généreusement sa vie. Vois-tu, la plus merveilleuse invention trouvera toujours des contradicteurs, mais que je retire de la rivière, au péril de mes jours, quelqu'un qui se noie : riches et pauvres, intellectuels, ignorants, positifs et sentimentaux m'acclameront... Il y a donc une qualité d'actes dont la beauté nous attire tous !,.. Le voici, l'élan de l'humanité entière vers un soleil unique !... Je le cherchais où il ne fallait pas, dans les cerveaux, et je le trouve dans les cœurs !... Il y a un instant, je frémissais de rage contre ce je ne sais quoi d'aveugle qui m'obligeait à mourir, et je répétais avec notre ami Maurice : « La nature accueille ton héroïsme par une lâcheté î... '- C'est bientôt dit !... La nature est-elle donc si lâche ? La loi du plus fort régit les corps, soit ; mais les esprits ?... Le plus grand symbole qui ait pu s'imposer à eux, n'est-ce pas un instrument de torture : la croix ? Quelle est donc la puissance assez forte pour que les yeux du monde entier soient fixés sur elle dans un désir d'immolation ?... Toute marée dénonce au delà des nuages un astre vainqueur ; l'incessante marée des âmes est-elle seule à palpiter vers un ciel vide ? (Un silence.)

LOUISE

Albert, tu croîs en Dieu !

ALBERT

Je ne crois pas en Dieu, mais je meurs comme si je croyais en lui... Voilà d'où me vient la paix ! Ma force, c'est d'être compris par cette petite sainte ! Mon salut, c'est qu'une pauvre ignorante me prenne par la main pour me guider vers on ne sait quelle splendeur. Tu vois, j'ai pris mon parti de penser comme un illustre et d'agir comme le premier brave homme venu. C'est incohérent, mais viendrat-il jamais, le jour où l'on pourra, en ne suivant que sa pensée, aboutir à toutes les grandeurs morales ? Pour le moment, l'intelligence a sa logique, et l'âme, ce je ne sais quoi qui dépasse ma compréhension mais qu'Antoinette définirait à l'instant, l'âme aussi a la sienne, très différente de l'autre. Oui, lorsqu'il s'agit de ne pas crever comme un chien, mais de finir noblement, c'est encore auprès des humbles qui adorent Dieu, et des cœurs ardents qui aiment avec ton héroïsme, que les philosophes ont à chercher des leçons de logique.

LOUISE, se jetant dans ses bras.

Comment ! tu parles d'apprendre quelque chose de nous !,.. Albert, je vais donc pouvoir vivre avec

toi dans l'union que j'ai toujours rêvée ? Il n y a plus de barrière entre nous !

ALBERT, se dégageant.

Plus de barrière !... {Montrant sa poitrine à CeU' droit de V inoculation.) Tu oublies !...

RIDEAU

Analyse de la pièce.

L'industriel Boussard et son fils, l'ingénieur Georges Boussard ont découvert une mine de minerai de fer dans les propnétés du Comte de Miremont ; avec j'aquiescement de ceiui-ci ils les exploitent à l'indignation du jeune Jean de Miremont qui se désole des attentats commis sur ses forêts qu'il adore : dans un geste d'enfant rageur il va. de nuit, ouvrir les vannes de la rivière qui inonde la mine. Un ouvrier ivre, resté au fond, y est trouvé noyé.

Devant le corps de sa victime involontaire, Jean en expiation secrète fait le serment de se consacrer aux ouvriers, aux humbles.

Quelques années plus tard nous le retrouvons à Paris, ayant élevé à ses frais, Mariette, la fille de l'ouvrier noyé dans la mine, et étant devenu l'apôtre du socialisme chrétien. Pourtant il sent que la vraie vocation lui manque.

Dans une réunion à Miremont, au milieu des ouvriers de Georges Boussard devenu son beau-frère, il leur fait part de son état d'âme et de ses observations nouvelles ; il s'est aperçu : « que l'individualisme rend des services, que ce n'est pas la foule qui crée mais l'isolé qui éclaire la route ». Il leur fait part de ses intentions de prendre la direction d'usines et de guide devenir chef.

Cette attitude paraît une défection aux ouvriers qui se révoltent

et dans une émeute massacrent leur chef d'usine Georges Boussard.

Trente ans plus tard Jean de Miremont, qui a pris la place de son beau-frère à la tête de l'entreprise industrielle, est devenu un grand conducteur d'hommes. Il rencontre Robert Charrier fils d'un garde-chasse de Miremont, qui d'ouvrier délégué est devenu Ministre du Travail. Les deux hommes ont évolué « partis sur des routes opposées, ils se rencontrent dans le paradis des sentiments tempérés où se réunissent ici bas tous les vainqueurs ».

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