‹ Théâtre choisiChapitre 48 sur 64 · JOURNET · texte numérisé non relu

JOURNET

Monsieur, je crois que vous avez de bonnes raisons, puisque vous le dites. Seulement, le diable m'emporte si je les devine !... Les camarades non plus ne comprennent pas. Prétendre que vous serez le bienfaiteur de ceux qui vous regarderont gagner des tas d'or, celle-là, tout de même, je la trouve un peu raide !...

ROBERT, à Journet.

Je vais te l'expliquer, moi !... Il y a des porcs si gras que les rats leur grignotent le lard sur le dos sans même les chatouiller !... Le porc, à force d être bien nourri, est devenu l'ami du rat. Si c'est là votre idéal de bienfaisance, monsieur Jean, vous êtes un des plus beaux farceurs que l'ouvrier ait jamais vus, et il en a vu !... (Ricanements.)

JEAN

Le porc s'engraisse en avalant une pâtée que son

maître verse dans l'auge. Il ne la conquiert pas. Il

est moins intelligent et moins audacieux que les

rats. Vous ne pouviez pas choisir une comparaison

plus fausse. En voulez-vous une autre ?... Lorsque

au fond du désert le lion annonce par ses rugisse-

ments qu'il se met en chasse, les chacals accourent en masse pour dévorer les restes de son carnage. Trop faibles pour attaquer le buffle, trop lents pour atteindre les gazelles, tout leur espoir est dans la griffe du roi. Dans sa griffe, entendez-vous I Au crépuscule, il quitte son repaire et cherche sa proie. La voici !... Alors les bonds prodigieux, la lutte furieuse, les mortelles étreintes, puis le festin royal sous le regard respectueux des chacals. Lorsque le lion a le ventre plein, les chacals dînent. Croyezvous que ceux-ci seraient mieux nourris si le lion partageait sa proie en autant de morceaux que de convives et s'en réservait un maigre quartier ? Pas du tout I... Ce lion doucereux ne serait plus un lion, à peine un caniche d'aveugle !... Je le vois s 'arrêtant d'égorger au premier cri d'angoisse et léchant les plaies de sa victime. Parlez-moi d'un animal féroce, ardent à la curée, ne rêvant que meurtre et boucherie. Celui-là, quand il rugit, les chacals se passent la langue sur les lèvres... Le superflu du lion cruel est plus abondant que les prodigalités du lion généreux.

Comprenez-vous maintenant ? Il y a une différence entre la pâtée qu'on apporte et le buffle qu'on étrangle, entre un porc à l'engrais et un lion à la chasse, entre l'oisif qui digère et l'industriel qui fait jaillir des sources nourricières dont le travailleur

absorbe le trop-plein... {Un ouvrier, bâti en hercule^ à physionomie bestiale, bondit jusquà Jean, et, tantôt lui parlant visage contre visage, tantôt tourné vers l'assemblée, déblatère avec furie.)

LE GÉANT Tu ne t'embêtes pas, toi !... Nous faire manger tes restes !... Compagnons, venez-vous, au lieu d'écouter ce traître ?...

LES OUVRIERS, en tumulte.

Traître !... Vache !... Trottons-nous !... On y

va

ROBERT, impérieusement.

Restez !... M. Jean n'est pas un traître !... Il s'expliquera I...

LE GÉANT Si t'es pas content avec ce qu'il a dit !... A moi, les chacals, chez le lion !... (// fonce au dehors, suivi des plus exaltés. Robert barre le chemin aux autres et parvient à les contenir.)

ROBERT Camarades, voyons ! On ne s'en va pas comme ça I...

l'abbé, se joignant à Robert.

Il vous donne un million ... Accordez-lui un instant d'attention !...

JOURNET C'est bien le moins !... {Les ouvriers s apaisent ; plusieurs rentrent dans les bancs, mais aucun ne s asseoit. On les devine prêts au départ. Robert, Vabbé et Jean restent groupés devant la chaire.)

Mauvaise affaire, monsieur Jean !... Ceux qui partent vont semer la fureur dans l'usine.

l'abbé

Et pourquoi ?... Pour un accès de vivacité !... C'est toi, Robert, qui, avec ta comparaison de porc à l'engrais, qui n'était pas juste, as provoqué celle du lion...

ROBERT

Qui ne vaut pas mieux !... (A Jean.) Assimiler l'ouvrier dont le labeur fait la fortune du patron au chacal qui se gave d'une charogne dédaignée par le lion, c'est un peu fort !... Les chacals n'aident pas le lion à terrasser sa proie, tandis que la richesse du maître est l'ouvrage de nos mains.

JEAN

Hier, après une longue promenade dans la forêt,

je me reposais auprès d'une source qui rafraîchit

un vallon que l'industrie a épargné. Une femme

accablée sous le poids d'une charge de bois mort

est venue boire. Après s'être désaltérée, me prenant à témoin de son contentement, elle s'est écriée ; « Oh ! la bonne eau, monsieur Jean !... Je suis sûre qu'à Paris une fontaine pareille vaudrait de l'or !... » Elle avait raison... Une source épanchant ses eaux glacées au cœur de Paris représenterait une fortune qui, entendez-vous bien ? ne devrait rien au travail. Autre exemple : si, chaque matin, vous ne réclamiez pas une tasse de café, la baie du caféier n'aurait pas plus de valeur que celle de l'églantier. Votre gourmandise enrichit les colons qui cultivent la graine parfumée, les armateurs qui la transportent au delà des mers, les commerçants qui la détaillent à vos ménagères. J'en conclus qu'un objet doit son prix au grand nombre de personnes qui le convoitent. La richesse naît du désir !...

Oui, je soutiens qu'avec ses appétits l'ouvrier produit plus de richesses qu'avec ses bras. {Rumeurs.)

ROBERT Vous admettez donc que nos bras en produisent ?

JEAN

Oui. Votre activité est un des éléments de ma fortune, mais il est loin d'être le seul, il n'est même pas le principal, comme je le croyais moi-même lorsque j'encourageais aveuglément vos exigences.

ROBERT

Ne discutons pas sur le plus ou moins de valeur du travail. En reconnaissant qu'il aide à vous enrichir, vous désavouez l'injuste comparaison de l'ouvrier avec le chacal. A mon tour, je vais vous faire une concession si grande que mes amis s'en inquiéteront. J'admets que tous, patrons et ouvriers, nous sommes les serviteurs du désir : il est le dispensateur des richesses, le bienfaiteur suprême... Le devoir de ceux qui, comme vous, ont juré d'améliorer le sort des hommes, est donc de favoriser le désir... Eh bien, je vais vous en indiquer le moyen. Payez très cher vos travailleurs. Mettez de l'argent plein leurs poches, et vous assisterez à une formidable éclosion de désirs...

JEAN

Vous pensez donc que l'aisance multiplie les besoins ?

ROBERT

Est-ce que cela se demande ?... L'ambition du mendiant ne va pas au delà du morceau de pain qui calmera sa faim ; et si vous saviez quels souhaits exigus entendent nos misérables taudis, vous souririez de pitié, au souvenir des rêves grandioses qui visitent vos somptueux appartements !...

JEAN

Depuis des mois je ne fais plus qu'un rêve : passer de la parole à l'action, et, après avoir défini les devoirs du patron chrétien, en être un à mon tour.

ROBERT

Vous êtes sincère, j'en suis convaincu. Mais nous allons partir... Les ouvriers de Miremont vous diront adieu. Ce sera la rupture définitive... Alors épiez bien ce qui se passera dans votre âme... Vous découvrirez que votre plus beau rêve était de vous débarrasser de nous.

Page 1