‹ Théâtre choisiChapitre 50 sur 64 · SCÈNE V LABBÉ, JEAN. MADELEINE · texte numérisé non relu

SCÈNE V LABBÉ, JEAN. MADELEINE

l'abbé

Pour la dernière fois qu'elle s'adressait aux ouvriers, votre éloquence a eu un mot d'enfant terrible !...

MADELEINE Et pourquoi qu'vous n'voulez plus avoir affaire aux pauv' gens ?... Autrefois, dès qu'un fermier

rendait rame, pendant que la veuve arrêtait l'horloge, le premier valet s'avançait Jusqu'au milieu de l'étable et disait bien haut, pour que toutes les bêtes l'entendent : « Le maître est mort !... » Quand même nous n'serions guère plus qu'des animaux, monsieur Jean voit bien que, dans les moments graves, on leur parle comme s'y z'étaient de la famille... (Elle regagne Fintérieur Ju presbytère.)

l'abbé, désignant le crucifix qui surmonte la chaire.

Que penseriez-vous de moi si, tout à coup, je cessais d'annoncer aux hommes que le Maître est mort pour eux ?...

JEAN

Vous aussi, vous me donnez tort !... Mes revenus s'épuisent en libéralités... Le million que je viens de promettre, je ne l'ai pas !... En l'offrant, j'ai cédé à une impulsion !... Enfin, je me tirerai d'affaire !.., Mais, vous voyez, je pousse la bonté jusqu'à l'imprudence. Il faut bien que je le proclame, puisque je suis attaqué...

l'abbé

Saint Paul a dit : « Quand je distribuerais tout mon bien aux pauvres, si je n'ai pas la chanté, tout cela ne sert de rien. »

JEAN Suis-je maître d'aimer ou de n'aimer pas le prochain ?... L'amour se commande-t-ii ?

l'abbé C'est en Dieu que vous devez aimer le prochain, et l'amour de Dieu se commande !...

" JEAN

Rappelez-vous le petit animal de proie que j'étais dans mon enfance... Chasseur cruel et passionné, poignardant d'une main déjà ferme, les sangliers et les cerfs. N'ai-je pas quelque mérite à l'avoir déguisé pendant des années en philanthrope doux et compatissant ?

l'abbé

J'ai connu un enfant qui, loin d'être un petit animal de proie, avait le penchant au sacrifice porté à un si haut degré qu'il rossait un de ses cousins pour avoir confessé que le martyre lui ferait peur. Une âme capable d'un si noble emportement ne doit pas faiblir.

JEAN

L'enfant dont vous parlez revenait de la ville, où il avait assisté à une procession magnifique escortant le corps d'un jeune martyr. Sa petite âme vaniteuse s'était ouverte aux ardeurs de la foi devant cela : un triomphe !... Il était rentré dans ses

bois, ivre de piété, croyait-il ; d'orgueil, puis-je répondre à présent. Comme cela préparait bien l'apôtre en gants blancs que je suis devenu, pérorant pour Dieu, se figurait-il, et, en réalité, pour une vaine fumée de gloire !...

l'abbé

Non, vous n'êtes pas uniquement un affamé de gloire !... N'ai-je pas été le confident de votre jeunesse ?... N'ai-je pas suivi vos premiers pas dans la carrière d'apôtre?... Je sais quelles tendres préoccupations vous poussaient vers les pauvres. Cependant, je le reconnais, votre âme ne parait plus tout à fait la même. Pendant votre discours, je sentais combien vous avez changé de ton. Autrefois, votre éloquence était familière et fraternelle : elle est aujourd'hui d'un style sévère et oratoire. Plus littéraire, vous êtes moins touchant. Vous regardez de haut les bonnes gens qui vous écoutent. En vous adressant à eux, vous leur faites une grâce... C'est peut-être ce qui les blesse le plus.

JEAN

Leur instinct voit juste !... J'ai contre les ouvriers une espèce de rancune pour l'existence surhumame que j'ai vécue à cause d eux.

l'abbé Vous avez juré d'être leur soutien... On ne renie pas un serment !...

JEAN

Je n'oublie pas le mien !... Dans ce discours qui, tout à l'heure, les faisait bondir, le bonheur du prochain me préoccupait encore puisque j'ariirmais qu'en créant une industrie considérable, je resterais dans mon rôle de bienfaiteur. Je le ferai d autant mieux que je me crois tenu, par mon ancien serment, à mettre en pratique les théories que j ai prêchées.

l'abbé

Oui, donnez l'exemple, mais illustrez-le par votre talent. Combien votre parole prendrait d'autorité si elle sortait toute vibrante de l'usine, au lieu d'avoir été méditée dans la cellule du penseur !... Je désire tellement que ce beau rêve s'accomplisse que j appelle à mon secours votre orgueil lui-même. Non, vous ne renoncerez pas aux satisfactions du triomphe, aux applaudissements des foules, à la gloire !...

JEAN J avoue qu'en effet je ne leur dirai pas un éternel adieu. J'ai songé à ce que serait ma vie sans les nobles émotions que le public m'a fait connaître...

Je ne saurais çlus m'en passer !... Il me les faut. Mais n'y a-t-il pas d'autres tribunes que celles des cercles ?... Les orateurs politiques n'ont-ils pas à traiter devant les Chambres les graves questions que j'ai abordées sur un théâtre plus restreint ?... Grand industriel et député : deux titres qui vont très bien ensemble !...

MADELEINE, Venant de toute la vitesse de ses vieilles jambes.

Pour sûr il est arrivé malheur !... Les gendarmes sont passés en courant... Mon Dieu !... Mon Dieu !...

JEAN Il faut que j'aille là-bas !...

l'abbé

Gardez-vous-en !... Votre vue ne ferait qu'augmenter leur colère et que pouvez-vous contre eux tous ?...

Page 1