‹ Théâtre choisiChapitre 57 sur 64 · SCÈNE II PAUL, MARIE · texte numérisé non relu

SCÈNE II PAUL, MARIE

MARIE Je ne sais pas mon âge... De ma sauvage enfance me reste un souvenir confus... Je me vois, toute petite, trottant sur les talons d'une femme qui est ma mère... Quand nous nous reposons, elle m'abrite sous elle contre le froid et les rafales. Plus tard, je change souvent de maître au hasard des batailles. Esclave et bête de somme, je parcours les environs à la recherche d'un butin. Au retour d'une de ces expéditions, je tombe dans le piège d'où vous m'avez tirée. Voilà l'histoire d'une fille sauvage... non !... de tous les sauvages de ma tribu. On dirait que tous, mâles et femelles, nous nous partageons une âme unique, très indigente... Dans mes souvenirs de ce temps-là, rien que des faits matériels. Ma vie intérieure n'a pas de passé ! Dans cette vie, tout à

coup, on introduit une religion qui attribue aux moindres actes une valeur morale et me donne une volonté. Je ne flotte plus au gré des impulsions. J'acquiers la pudeur. Corps et âme, je suis enfin en possession de moi-même. Un peu plus tard s'ouvre mon intelligence. Moment sublime que je vous dois. J'ai la même impression que si, du haut d'une montagne, vous me révéliez subitement l'univers. Un enfant qui vient au monde n'a pas conscience de naître, c'est-à-dire d'entrer en communication avec tout ce qui existe. Cela se fait insensiblement, pendant des années. Moi, auprès de vous, je suis vraiment née vers l'âge de vingt ans, avec la conscience de naître !... Aussi quelle inondation de beauté s'est engouffrée d'un seul coup dans mon esprit, comme un grand flot lumineux !... Songez que même la nature, au milieu de laquelle j'ai passé mon enfance, je ne l'avais jamais vue ! Les paysages sont nouveaux pour moi !... Ce qui est également nouveau, c'est que j'ai un cœur !... Autrefois je me sentais attirée... Dispensez-moi de dire par quoi.. A présent j'aime !... Mon maître, lorsque vous pensiez travailler à l'éducation d'une reine, vous formiez une amante !

PAUL

Je ne vois pas comment.

MARIE

Pendant les années où j'ai vécu abîmée en Dieu, j'appartenais tout entière à î'amour. J'étais l'épouse chérie du Christ. La Vierge Marie était ma mère adorée. Un ange gardien, la nuit, veillait à mon chevet, le jour guidait mes pas, comme un grand frère. Mes actions venaient du cœur et recevaient l'accueil d'un divin cœur. Puis j'ai découvert qu'il n'y a pas de Dieu, mais aussitôt vous avez proposé à ma tendresse les grands hommes. Pour me les faire aimer, vous m'avez introduite dans l'intimité de leurs œuvres. J'ai pleuré d'admiration devant les merveilles où palpite la sublime détresse humaine. Mais toujours, partout, musique, tableaux, drames, romans, m'ont représenté l'amour, ont exalté sa noblesse et son mystère, m'ont appris qu'il est seul capable d'arracher nos âmes à la mortelle solitude. Et vous osez prétendre qu'une éducation qui, du commencement à la fm, m'a environnée d'une atmosphère embrasée d'amour, ne préparait pas une amante ?

PAUL

Marie, tu n'as pas saisi le secret de ma méthode. Laisse-moi te le révéler. J'ai été parrain d'une fillette, appelée Marthe. Quand elle avait trois ans, on me l'a un jour confiée pour une promenade et j'ai

entrepris de la faire grimper jusqu'au sommet d'une colline boisée, assez haute. Ce n'était pas une mince besogne : Trois ans !... Nous n'étions pas à mi-côte qu'elle geignait déjà, demandait à rentrer, devenait insupportable : j'étais au bout de mes talents de bonne d'enfant. Soudain un coucou se met à chanter sur le sommet. Aussitôt la figure de Marthe s'éclaire : — Ecoute le petit coucou !... Et moi je réponds : — Il est là-haut, le petit coucou!.... Maintenant elle trépigne d'impatience. Sa menotte s'accroche à ma main pour me tirer vers la hauteur... Chaque fois que l'oiseau chante, sa figure s'épanouit. — Nous allons voir le petit coucou !... Et moi, comme un écho : — Oui, oui, voir le petit coucou !.., Les larmes me viennent aux yeux à observer ce visage candide qui, levé vers moi, resplendit d'une confiance vieille comme l'humanité ! Il me semble que j'emprunte la voix de je ne sais quel destin cruel pour ajouter une fois de plus : — Oui, oui, là-haut le petit coucou ! Tout de même, grâce à cela, Marthe s'est joyeusement hissée jusqu'au sommet !...

MARIE

Au moins, en arrivant, a-t-elle aperçu le petit coucou ?

Est-ce qu'on le voit jamais ? Il s'était envolé. On l'entendait bien bas dans la montagne.

MARIE

Cet oiseau qui appelle en bas au moment où se dérobe l'oiseau qui chantait sur les crêtes, n'est-ce pas une voix de perdition qui attire vers l'abîme l'orgueilleux qu'un idéal trop élevé a séduit ?

PAUL

Sans doute il n'y a pas qu'un oiseau dans la montagne et ceux qui ont poursuivi les voix inspirées jusque sur le cristal des glaciers, ont souvent de la peine à rester sourds aux invites perfides qui les attirent au fond des gouffres. Mais ce danger-là, je ne le crains pas pour toi, Marie... Pendant des années, je n'ai cessé de te faire écouter le petit coucou... Dieu, la Vierge, les anges, les héros, les chefsd'œuvre, c'était lui, dont le chant mystérieux t'entraînait sur la pente escarpée au sommet de laquelle l'âme revêt toute sa beauté et ne s'en dépouille plus !...

MARIE

Réservez les compliments à Marthe... Que va me chanter le petit coucou pour m'envoyer chez Kigérik ?

PAUL

L'intérêt prodigieux que t'offrira l'existence, si tu deviens une réformatrice de génie. Introduis chez les pauvres gens qui seront tes sujets plus de bonheur et de justice, et tu verras combien la déception que tu éprouves en ce moment te paraîtra mesquine.

MARIE

Les pauvres gens dont le sort vous attendrit étaient prêts à me pendre au premier arbre venu lorsqu'ils m'ont prise. Je serais vraiment naïve si je sacrifiais mon bonheur à leur prospérité !

PAUL

Qui parle de sacrifice ?... Il s'agit d'étonner l'univers par la splendeur de ton règne. Lorsque tu feras monter ce peuple à demi sauvage au rang des nations civilisées, tu auras pour toi les sympathies du monde entier.

MARIE

Elles iront au roi, mon mari . J 'aurai travaillé pour lui .

PAUL

Non, pour toi. Ton mariage va faire sensation. On fonde sur toi de grandes espérances... Hier, pendant un entretien que j'ai eu avec le Président

du Conseil, il m*a longuement questionné sur ton caractère. Ta future carrière l'intéresse vivement, et il était préoccupé de savoir si tu étais armée pour en vaincre les difficultés. Je l'ai parfaitement rassuré à cet égard. Il disait qu'au bout de deux ou trois ans, tu ferais bien de décider Kigérik à visiter avec toi Paris. Vous seriez les hôtes de la France ! Je te vois, descendant l'avenue des Champs-Elysées aux côtés du Président de la République, environnée des cuirassiers de l'escorte et acclamée par la foule.

MARIE, ironique.

Bien chanté, coucou !... Après Dieu, les héros, les chefs-d'œuvre, la gloire était tout indiquée... Mais tu perds ton temps à t'égosiller... Les voix qui jettent au vent des cimes des appels magiques, ne me feront plus marcher... Ce qui veut dire, mon maître, qu'à l'avenir, au lieu de vous écouter, je vous imiterai. Vous qui autrefois critiquiez de si haut l'égoïsme de Jean, vous êtes égoïste d'une autre façon, mais autant que lui. Vous m'avez nourrie, habillée, instruite, moralisée, pour faire de moi l'amorce d'un piège tendu à Kigérik et à son peuple. Vous savourez d'avance les félicitations que vous recevrez, vous rêvez aux honneurs dont on vous comblera, le jour où vous présenterez au3{

Parisiens, comme un trophée de votre diplomatie, votre ancienne pupille suivie de Kigérik.

PAUL Le chagrin te rend injuste.

MARIE Mais je suis loin de vous blâmer !... L'égoïsme est dans la logique de nos origines... L'animal est égoïste... Toutes les influences ancestrales auxquelles nous sommes soumis, nous conseillent 1 égoïsme. Vous qui pensez que je suis un troupeau concentré, dites-moi si les animaux qui composent le troupeau connaissent les devoirs... Vivre le plus grassement possible et défendre sa peau c'est toute leur morale... Pourquoi, moi qui les résume, en aurais-je une plus compliquée ?... Mon idée vous déplaît ?... Attendez, je vais vous réconcilier avec elle en vous apprenant que l'égoïsme va précisément m'amener à suivre votre plan... Je réfléchis qu'une reine peut se faire au soleil une plus large place que n'importe quelle autre femme et conduire sa personnalité au maximum de développement. Je me moque de rendre heureux mes futurs sujets, je ne songe qu'à mes aises...

PAUL Tu te crois philosophe et tu n'es qu'une révoltée, ma pauvre enfant...

MARIE

Oh ! pas de consolations... Est-ce que je me plains ? Autrefois, ceux qui se mêlaient de donner une orientation nouvelle à mon existence me traînaient par les cheveux sur un lit de cailloux... A ce régime j'ai gagné de l'endurance... Mon parti est pris... J'épouserai Kigérik..,

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