‹ Théâtre choisiChapitre 58 sur 64 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

r SCÈNE IX

} MARIE. PAUL. MAXIMIN. puis TOTILO

MARIE, avec une politesse moqueuse.

Bonjour, mon révérend Père !... Enchantée de revoir mon ancien aumônier !

MAXIMIN Peut-être plus surprise qu'enchantée, Madame.

MARIE Oh ! mon Père, après tout le mal que je me suis donné pour vous faire arrêter, vous avez mauvaise grâce à contester mon désir de vous voir.

PAUL Père Maximin, j'ai averti Sa Majesté que vous veniez sur mon conseil.

MAXIMIN Madame, je voudrais vous parler de la tribu dont vous êtes sortie...

MARIE Ainsi vous vous intéressez à ces affreux sauvages ?...

MAXIMIN

Leur sort devient intolérable... Traqués comme des bêtes fauves, réfugiés au fond des forêts, ils vivent dans le dénûment le plus absolu... J'implore en leur faveur votre clémence... Il reste sur les frontières de vos états de vastes territoires fertiles et inoccupés... Permettez-leur d'y fonder une colonie...

MARIE Pour y être quoi ?... Mes sujets ?... Mes voisins ?...

MAXIMIN

Vos sujets. Ils ne réclament qu'un droit : celui de persévérer dans la religion chrétienne.

MARIE, gaîment.

Sont-ils toujours les immondes pillards que j'ai connus ?

PAUL

La reine sait mieux que personne ce que la religion a pu faire d'eux...

MARIE, avec un sourire approbateur.

Bien envoyé !...

MAXIMIN

Je ne crains pas d'affirmer que si vous les admettez au nombre de vos sujets, ils donneront l'exemple de vertus peu pratiquées dans votre empire.

MARIE

Ils nous régaleront du spectacle de leurs perfections et nous leur remplirons le ventre... Ce genre de transactions est assez dans les habitudes cléricales.

MAXIMIN

J'ai réclamé pour mes chrétiens des terres à cultiver et non du pain. Ils ne seront à la charge de personne.

MARIE Qualité négative !... Que gagnerai-je à leur présence ?

MAXIMIN Des âmes. Il n'y en a pas autour de vous,

MARIE J'ai formé un matériel humain de premier ordre. Que puis-je désirer de mieux ?...

MAXIMIN Des hommes qui, sans négliger leurs travaux, soient menés par des préoccupations supérieures...

MARIE Je ne connais pas, pour un ouvrier, de préoccupation supérieure à celle d'aller correctement jusqu'au bout de sa tâche...

MAXIMIN Lorsque nous avons achevé notre tâche ici-bas, nous allons là-haut en rendre compte à Dieu... Le chrétien donne à son métier toute son activité physique, mais il applique à la préparation de l'autre vie, toute son ardeur spirituelle. C'est ce que j appelle voir une âme.

MARIE Ainsi vous espérez que je vais tolérer autour de moi l'infâme comédie de la vie éternelle ?

MAXIMIN Ne traitez pas de comédie la plus redoutable des réalités... Dieu est au ciel et nous jugera !...

MARIE J'ai cru cela !... On m'a élevée en vue d'une éternité bienheureuse !... Au couvent, j'ai assisté à l'agonie d'une de mes compagnes qui m'a dit au revoir avec un sourire de fête... Pendant des .années je me suis sevrée de tous les plaisirs, pour être digne du chœur des anges au milieu desquels je voyais déjà ma place marquée... Et tout à coup, le réveil !.,.

Plus de Dieu !... Plus d'âme immortelle !... Devant la mort, l'homme de génie et le chien sont, j'allais dire égaux... Mais non, pas même !... Le chien meurt et ne sait pas qu'il meurt, tandis que notre dernier râle, sur le seuil du néant, est un cri d'épouvante. Ces idées empoisonnent ma vie !... On ne se console pas d'avoir perdu l'éternité !... On ne pardonne pas à ceux qui nous ont envoyé? courir derrière la funeste beauté du divin mirage !... Vous, les prêtres, qui par vos impostures avez fait de moi une misérable égarée, je vous hais !... Comprenez, à présent, mon Père, pourquoi votre tête est mise à prix !...

MAXIMIN

Vous démontrez précisément que je ne suis pas un imposteur lorsque vous constatez que l'homme qui meurt est plus à plaindre que le chien qui crève. Si l'intelligence n'est en nous que l'annonciatrice du néant, elle est de toutes les infirmités la plus atroce ; si elle est clairvoyante jusqu'au delà de la tombe, elle est le plus précieux des dons... Nous avons le choix : ou maudire notre esprit qui nous réduit à envier la brute, ou le suivre dans ses grandes envolées vers un avenir sans bornes. Mon choix est fait : j'ai l'orgueil de mon intelligence et suis fier de monter où ses ailes me portent.

PAUL, à Marie.

:3upprime du passé de rhumanité ce que sa foi en une vie future lui a valu et tu anéantiras du même coup la plupart de ses chefs-d'œuvre, tu embrumeras ses horizons, tu rétréciras ses sentiments. Nos âmes façonnées par le surnaturel ont fait de lui leur naturel. La religion couve sous notre langage, s'affirme, malgré nous, par nos mots, et chassée de nos cœurs chante encore sur nos lèvres...

MARIE

Chante le mensonge !... Souvenez-vous de m'avoir dit : — Aucun œil n'ayant contemplé Dieu, nous ne concevrons jamais Dieu, et le doigt du prêtre qui se tend vers lui te montre un homme !...

PAUL

S'il te montrait Dieu tu tomberais foudroyée... Te crois-tu donc de taille à fixer un regard d'aigle sur l'Infini ?... Celui qui sort d'un antre obscur a besoin de cheminer sous un feuillage d'abord touffu, puis toujours plus transparent et léger, pour s accoutumer à soutenir l'éclat du soleil. C'est à l'ombre des Eglises que l'homme, échappé des cavernes, s'exerce à lever ses regards enténébrés vers l'Eternel. Les religions ne sont pas fausses, elles sont révélatrices ; elles découvrent de l'éblouissante Majesté

divine ce que nos fragiles rétines sont en état de supporter.

MAXIMIN, à Paul.

Je n'accepte pas que l'on défende notre sainte Eglise par un argument pareil !

MARIE, moqueuse.

Soutenir que sur tous les autels de toutes les époques et de tous les rites se retrouve le même vrai Dieu mis à la portée des peuples-enfants, cela pue l'hérésie à plein nez, hein, mon Révérend ?..• {A Paul.) N'avez-vous pas dans l'arsenal de vos idées une doctrine que le Père approuve ? Cherchez bien, il y a du choix !... Tantôt vous pensiez que Dieu est en train de se créer à mesure que l'univers prend conscience de lui-même par l'intermédiaire de nos cerveaux. Une autre fois vous annonciez que le culte des héros allait remplacer celui des idoles, et cette nouvelle, survenant au cours d'une certaine nuit féconde en nobles émotions, me transportait au point que, prête à tomber à vos genoux, je m'écriais ; — Soyez mon grand homme, voulez-vous?

PAUL

De tout mon cœur, chère petite humanité !... ai-je répondu. Pourtant, je n'ai plus sur toi la moindre influence.

MARIE J'ai grandi !... Accordez-moi que je suis au moins votre égale...

PAUL, avec un demi- sourire.

C'est évident : une reine !... Il faut l'avouer, ma conception de la suprématie de l'élite tourne à l'utopie. L'homme de génie tirait de Dieu son prestige, il portait au front, comme une auréole, le reflet de l'Esprit créateur ; il n'est plus, aux yeux des peuples athées, qu'un très habile ouvrier spécialisé dans son métier... Quant à le charger du soin d'éclairer les consciences...

MARIE, avec ironie.

Un rêve après tant d'autres... Mon maître, votre intelligence s'amusait à éveiller la sonorité des dogmes, comme une mam agile voltige sur les cordes de la harpe, les faisant vibrer toutes, sans se reposer sur aucune.

Je possède un instinct religieux qui, coûte que coûte, veut s'exprimer.

MARIE Cet instinct-là ne me trouble plus : je l'ai tué.

PAUL Un instinct n'est jamais tué que par d autres

instincts, et, de tous ceux que nous portons en nous, il en est un seul qui classe notre espèce à part du règne animal...

MARIE Ah ce règne humain que caractérise notre faculté d'adoration !... Encore une de vos théories favorites !... Combien je préférais celle qui prévoyait une humanité rajeunie fleurissant sur les ruines des anciennes croyances.

PAUL Mirage plus décevant qu'aucun autre !... L'expérience m'a bientôt appris que les fruits merveilleux de la charité et du sacrifice font plier et se rompre la tige du roseau pensant, aussitôt que la divine espérance qui lui servait de tuteur lui est enlevée. Lorsque je t'engageais à remplacer Dieu par la riison, j'oubliais que la raison n'a pu nous affranchir de l'animalité qu'en nous conduisant au pied des autels. Veut-elle aller plus loin et nous installer sur l'autel même, elle n'y asseoit plus que la brute !... Te souviens-tu, Marie, de tes combats désespérés contre tes vils instincts ?... J'ai encore dans l'oreille ton cri de triomphe un soir où tu mettais en fuite la bête immonde !... La bête est de retour !... Voilà ce que je ne puis m'empêcher de penser tristement

lorsque la renommée nous apporte les récits des

passions de la reine. Mon désenchantement n'était pas moins vif tout à l'heure, pendant que tu m'exposais les principes de ta politique... Elle ne tend qu'à créer le puissant outillage dont tu te serviras, comme d'une massue géante, pour écraser quiconque te gênera. Te vouerais-tu à une œuvre de dévastation et de mort si tu obéissais encore au précepte divin : Aimez-vous les uns les autres ? Prends garde ! Avec de plus vastes ambitions tu recommences la fille indomptée que j'ai vue retirer de ce piège... Elle aussi, ne rêvait que meurtre et pillage.

MARIE Comparer une personne de ma haute culture à cette primitive est un compliment assez inattendu...

PAUL Souviens-toi de Sisyphe haletant sous son rocher éternellement rebelle. Je n'ai jamais prétendu que Sisyphe redescendant la pente était pareil à Sisyphe avant de la gravir... 11 s'était élevé vers le ciel au prix d'héroïques efforts, son visage, tour à tour éclairé par le généreux espoir de vaincre et dévasté par la douleur d'être vaincu, reflétait l'angoisse des passions surhumaines... Il s'effondrait avec la magnificence des grands chênes foudroyés... Mais il s'effondrait !...

MARIE Toujours, à l'arrière-plan de votre esprit, cette

idée qu'un Dieu foudroie l'impie !... Pourtant je suis impie et loin de trembler devant la foudre ; c'est moi qui la brandis... Je suis autrement redoutable que les pantins ridicules dont on nous menace depuis que le monde est monde, qu'ils s'appellent Jupiter, Moloch, ou Jéhovah, sans oublier ce doucereux Jésus, qui nous condamne aux flammes de l'enfer pour la moindre atteinte portée à son nom.

MAXIMIN

Je ne permets pas qu'on tourne en dérision notre divin Sauveur !

MARIE, sur un ton de paisible étonnement.

Monsieur l'abbé ne permet pas ! Me parler sur ce ton ! Il y en a qui auraient peur !

MAXIMIN

Je suis enfermé dans ma foi comme dans une tour inébranlable...

MARIE Insensé ! Vous êtes dans un château de cartes ! Un souffle l'abat !...

MAXIMIN

La mort seule, en me prouvant que Dieu n'existe pas, ferait écrouler mon refuge !...

MARIE, le prenant au mot.

Je souffle sur la tour !... (Appelant.) Soldats !... (Aux quelques soldats qui accourent.) Jetez cet homme au fond de la fosse et percez le de vos lances... Ensuite, sur le corps... de la terre, beaucoup de terre !... Comblez le trou, nivelez le sol !...

MAXIMIN, les yeux au ciel.

Mon Dieu, que votre volonté soit faite !... (Les soldats Ventraînent.)

MARIE, arrachant de son cou une chaînette avec des médailles et les jetant aux soldats.

Tenez, enterrez avec lui ces amulettes que je portais encore.

PAUL

En cet endroit où je t'ai sauvé la vie, ne me refuse pas la vie de ce prêtre !...

MARIE

Je la refuse !... (Montrant le trou dans lequel

les soldats précipitent Maximin.) Cette fosse était le berceau, ce sera la tombe de celle qu'on avait baptisée

Marie, son passé s'y engloutit en même temps que

ce vieillard !... (Un cri d'agonie sort de la fosse,

les soldats cessent d'y plonger leurs lances, et contents

de leur prouesse, se regardent en ricanant.) Voici

i 'instant où il constaterait que son Dieu n'existe pas si le néant constatait le néant !... Allons, ce fanatique a gagné contre moi !... Il a cru tant qu'il a pu croire !...

PAUL, les regards tournés vers la fosse.

0 Dieu qui vous cachez sur les hauteurs, ayez pitié de celle en qui vous aviez mis tant de noblesse et qui, lasse de vous chercher en vain, n'est plus qu'une misérable sauvage !

TOTILO, qui au même instant rejoint Marie. Que dit, d'un air si tragique, notre ami Paul ?

MARIE A moi, rien !... Il invoque un oiseau d'Europe !...

RIDEAU

Analyse de la pièce.

Bernard Prinson député, politicien adroit et opportuniste, subit de la part de ses adversaires de fréquentes attaques au sujet de son frère Michel. Celui-ci officier de valeur, a fait autrefois des expéditions glorieuses en Afrique et au cours de la dernière, '1 a commis dans le territoire conquis, de formidables abus de pouvoir, s'est révolté contre ses chefs, qui lui intimaient l'ordre de revenir, a massacré dans une embuscade la colonne française envoyée pour le mettre à la raison. Traqué, grièvement blessé il est laissé pour mort ; seul son frère, ie député, sait qu'il a pu s'échapper et se réfugier en Angleterre où il vit caché sous !e nom de Renaud.

Plusieurs années s'écoulent. Bernard Prinson reçoit avis de son frère qu'il va venir lui parler. Redoutant que cette présence ne nuise à sa situation politique, Bernard, dans le but de donner à son frère une affection qui le rende plus maniable, convoque la fille de Michel que celui-ci avait abandonnée avec sa mère et qui était délaissée dans le couvent où on l'élevait.

L arrivée de Michel et de la fille Hélène coïncident avec de grandes manœuvres dans le pays.

Le colonel Herouard est venu loger chez le député Prinson et le drapeau y est amené en grande cérémonie.

A sa vue, l'officier rebelle, qui jadis a tiré sur luî, est boule-

versé et il se sauve. Il revient chez son frère et lui révèle le motif de son voyage. Il rêve encore de conquêtes et de gloire et voudrait que le député intervint auprès du gouvernement pour lui faire donner une mission au centre de l'Afrique où il se fait lort de conquérir toute une région connue de lui. Il espère ainsi pouvoir revenir en France couvert de gloire, son frère refuse. Il confis son désespoir à sa fille avec laquelle il a causé, en laquelle i] s'est retrouvé, alors que celle-ci de son côté éprouve pour lui une vive sympathie. Elle lai offre d'être sa fille ignorant leur parenté, il refuse d'abord puis finit par consentir Sur ces entrefaites survient le colonel Herouard et a lieu la scène du dernier acte que nous donnons.

Page 1