‹ Théâtre choisiChapitre 59 sur 64 · SCÈNE I HÉLÈNE. MICHEL · texte numérisé non relu

SCÈNE I HÉLÈNE. MICHEL

Hélène est assise dans la galerie. Elle tient un livre qu'elle ne lit pas et rêve en regardant la mer. Michel arrive par la droite. Il s'approche d'Hélène sans faire de bruit et reste un instant à l'observer.

Subitement, elle se rend compte qu'un homme est debout auprès d'elle. Aussitôt, elle se lève avec un petit cri d'effroi et reconnaît Michel;

MICHEL, ironique.

Si peur que cela ?

HÉLÈNE, moitié souriante, moitié suffoquée. Je ne m'attendais pas...

MICHEL, avec Jiegme.

Même quand on s'attend, ma hure ne rate pas son effet. (Hélène veut s'éloigner.) Eh bien ! Où allez-vous ?

Prévenir M. Prînson que vous êtes là.

MICHEL

Vous ne lui apprendrez rien... Pendant que ie traversais le jardin, il m'observait d'une fenêtre du premier étage.

HÉLÈNE

Alors, vous n'êtes pas venu par la grand'route ?

MICHEL

Non, par la campagne : j'ai du temps à perdre (Un silence.) Qu*a-t-on dit, ce matin, lorsqu'on a découvert que j'étais parti ?

HÉLÈNE

En vous voyant détaler nu-tête, j'ai eu envie de courir après vous, mais vous étiez déjà loin... Un instant après, M. Prinson a chargé le valet de cham bre de remettre le chapeau à votre hôtel.

MICHEL Et c'est tout ?...

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HELENE Qu'attendiez- VOUS encore ?

MICHEL I Pas un mot au sujet de ma disparition subite ? On ne s'est pas étonné ?

HÉLÈNE Si, tout de même un peu... Pendant le déjeuner le Colonel a demandé si vous n'étiez pas un ancien officier.

MICHEL, marmotte entre ses dents.

Ah ! il a l'œil, le bougre !... {Un silence.) Qu'at-on répondu ?

HÉLÈNE « Non », naturellement.

MICHEL « Naturellement » m'amuse !... Pourquoi « naturellement » ?

HÉLÈNE J'ai parlé sans réfléchir, je vous assure !

MICHEL, ironique.

Je m'en doute !... Enfin, votre opinion sincère ? Officier ? Pas officier ?

HÉLÈNE Je suis entrée au couvent, il y a huit ans, à la mort

de ma mère, j'en suis sortie pour la première fois hier soir... que puis-je connaître ?

MICHEL Huit ans de boîte sans congé ni vacances ?

HÉLÈNE Pas un jour !

MICHEL

C'est assez coquet !... Pourquoi est-ce précisésément hier qu'on vous a mise en liberté ? (Hélène le regarde avec étonnement et ne répond pas.) Très bien... je me mêle de ce qui ne me regarde pas hein ?... (S'animanO Eh ! allez donc ! dites-le-moi en face ! J'aime assez qu'on m'envoie les choses à travers la figure.

En quoi puis-je vous intéresser ?

MICHEL

Vous ne m'intéressez pas... (Se frappant la poitrine.) Un seul personnage au monde peut se vanter de m'occuper, et le renseignement que je demande peut lui être utile. Cela, vous vous en foutez.

HÉLÈNE Je serais heureuse de vous rendre service.

MICHEL Ah ! petite Mademoiselle, voilà une bonne parole dont vous aurez tout de suite la récompense. Je vais vous faire un cadeau... un vrai cadeau, pour peu que vous aj'ez bec et ongles... Savez- vous que Bernard Prinson avait un frère ?

HÉLÈNE Oui.

MICHEL C'est votre mère, hein, qui vous l'a dit, quand vous étiez enfant ?

HÉLÈNE Elle! Non, jamais elle n'a parlé devant moi d'aucun Prinson, ni du député ni de l'autre... C'est la supérieure du couvent où j'ai été élevée. Une fois, elle m'a demandé si le député qui payait ma pension était parent d'un officier qui, après s'être révolté, avait été massacré par les nègres. A ma mine, elle a constaté que j'ignorais de quoi il était question. Alors elle m'a tout raconté.

MICHEL

Tout ! (Riant.) C'est qu'elle le croit, l'Innocente !

Enfin, vous savez en gros ce qu'il a fait, le frère

de Bernard Prinson !... Eh bien, je suis ce frère !

Je suis Michel Prinson ! (// se tait dans l'attente

d'un geste de terreur ou de réprobation. Hélène, parfaitement calme, reste les yeux fixés sur lui.) Un assassin ! Pire qu'un assassin !... Que je dise mon nom, au bout du monde, n'importe où, chacun s'écartera comme d'un pestiféré... Vous ne comprenez pas à quel degré je suis tombé !

HÉLÈNE, lentement.

Au contraire, je comprends mieux que personne.

MICHEL Et vous m'écoutez... sage comme une image. Je ne vous fais pas horreur ?

HÉLÈNE Nullement. La révolte est de tous les crimes celui que j'excuse le plus.

MICHEL, riùnt.

Je ris parce que vous parlez de crimes avec l'aplomb d'un vieux magistrat... Dites donc, votre penchant pour la révolte, c'est effrayant !... Est-ce qu'au couvent vous aviez la tentation d'égorger les sœurs ?...

HÉLÈNE Oh ! voyons...

MICHEL Alors, qui détestez-vous ?

LE COUP d'aile 271

je ne sais pas : tout le monde !

MICHEL Vous voulez dire l'organisation de tout le monde : la société... Ce mot vous fait ouvrir de grands yeux ! Panons que vos maîtresses ne s'en servaient pas souvent ?

HÉLÈNE Jamais !... Oui, j'en veux beaucoup à votre société. Je lui dois d'avoir grandi en prison.

MICHEL Eh bien, grâce à moi, vous avez le moyen de n'y pas retourner. Je vous livre mon secret avec tout pouvoir de le crier sur les toits... J'habite l'étranger... Je m'appelle Renaud... je ne communique avec les humains qu'au café ou à la brasserie... encore, pas souvent ! Si une petite fille se met à raconter en France que Michel Prinson n'est pas mort, en quoi cela peut-il troubler ma digestion ? Mon frère, lui, ne partage pas cette philosophie... C'est un politicien... donc un froussard !... Il fait dans sa culotte à l'idée du scandale qu'entraînerait ma résurrection. Si jamais vous avez envie de rendre plus attentifs ceux qui vous ont oubliée dans un pensionnat pendant huit ans, je vous ne fournis le

moyen... Gentil, pas vrai ?... Hésiterez-vous encore à m'expliquer pourquoi c'est hier qu'on vous a délivrée de cette longue captivité, hier, et pas il y a deux mois ou dans huit jours ?

HÉIÈNE

Moi-même j'y ai bien réfléchi : je ne découvre pas de motif. Une seule chose m'a frappée, c'est que M. Prinson m'a recommandé, ainsi qu'à sa fille, d'être très gentille et confiante avec vous. Il avait l'air de s'adresser particulièrement à moi.

MICHEL, à lui-même, se frottant les mains. Parfait ! Parfait !

HÉLÈNE, souriant.

Vous voyez, j'obéis : je suis confiante !

MICHEL Et gentille ! très gentille ! {Un silence.) Vous plaisiez-vous au couvent ?

HÉLÈNE Non.

MICHEL Ma question est stupide. Vous avez prononcé le mot « prison ». A part cela, vos maîtresses devaient être assez bonnes personnes ?

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HÉLÈNE, indifférente.

Oui.

MICHEL Vous trouviez des camarades pour jouer, rire, au besoin vous disputer ?

HÉLÈNE Pas toujours... Mes camarades avaient des familles... Moi, je vous l'ai dit, j'avais perdu ma mère. Quant à mon père, n'en parlons pas, cela vaut mieux !... Pendant les vacances, je restais seule.

MICHEL, en connaisseur.

Alors, c'était l'ennui... le sombre ennui !

HÉLÈNE Oh ! très sombre, surtout lorsque j'étais petite. Errer seule pendant six semaines dans l'immense école déserte, me semblait affreux ! Ce temps, qui apportait tant de joie aux autres enfants, me faisait pleurer de tristesse... Lorsque je suis devenue plus grande, j'ai appris à vaincre un peu mieux l'ennui, mais je n'en ai pas été plus heureuse.

MICHEL Quel a été votre nouveau souci ?

HÉLÈNE

Je souffrais d'être élevée par charité.

MICHEL, ironique.

Pour la chanté qu'on vous faisait !...

HÉLÈNE C'est probablement parce que je ne pouvais pas en être touchée qu'elle m'était insupportable. J'ai réussi à m'en débarrasser.

MICHEL

Comment ?

HÉLÈNE

Lorsqu'avant de m'emmener, M. Prinson a voulu payer le prix de ma pension, je lui ai dit froidement : « Non, vous ne devez rien. Je suis d'âge à ne plus recevoir la charité. Depuis deux ans, je surveille les petites en échange de ce qu'on doit pour moi 1... » C'était la vérité, et je m'étais promis un plaisir énorme, le jour où je la servirais.

MICHEL A-t-elle fait sensation ?

HÉLÈNE Absolument pas... Votre frère a souri et parlé d'autre chose.

MICHEL, éclatant de rire.

Le mufle !... {Silencieux, il regarde la jeune fille avec complaisance puis :) Ce n'est pas vous faire

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un compliment, mais je ne puis m'empêcher de constater que nos caractères sont bâtis sur le même patron. Pour ne devoir votre pain à personne, vous avez torché des marmots, moi j'ai balayé les rues : deux besognes parentes... Bientôt vous apprendrez à vos dépens que, lorsqu'on gagne son pain, c'est autre chose qui manque... II faut conquérir son bonheur pouce par pouce... Quand je suis revenu d'Afrique, j'ai d'abord eu la préoccupation de ne pas mourir de faim, et puis, dame ! il m'a fallu combattre l'ennui, tout comme un enfant perdu dans une grande école déserte !

HÉLÈNE

Je connais une petite fille qui s'est penchée plus d'une fois à la fenêtre du dortoir, avec la tentation de se briser sur le pavé de la cour. Mais on lui faisait une telle peinture des flammes de l'enfer, que, sans y croire beaucoup, elle n'osait pas risquer une éternité de souffrances... Puisque nos caractères se ressemblent tant, vous devez avoir éprouvé la même chose ?

MICHEL, riant.

A peu près !

HÉLÈNE Alors, à vous aussi, l'enfer donnait à réfléchir ?

MICHEL Oh ! moi, le diable ne me fait pas peur !... Non ! chaque fois que j'ai été sur le point de me brûler la cervelle, ce qui m'a retenu, c'est une espèce d'espoir... Ne me demandez pas ce que j'attendais... Dans ma bouche, l'idée paraîtrait tout simplement folle... Pourtant elle me décidait à rester... Et alors n'importe comment, je passais outre... Si je vous disais qu'un soir de Noël où je me sentais particulièrement abandonné au milieu d'un peuple en fête, j'ai commandé pour mon dîner une omelette au rhum, non que j'aime ce plat plus qu'un autre, mais cette petite flamme qui dansait sous les yeux... cela vivait... cela tenait compagnie... {Avec un bon rire.) On est idiot quelquefois !

HÉLÈNE, émue.

Je n'appelle pas cela être idiot !

MICHEL, énergique.

On ne l'est pas, c'est vrai, du moment que l'on se tire d'affaire !... Et je suis homme à cela ! {Reprenant un ton de camaraderie.) Tenez, quand vous serez en peine, voici un moyen facile de se procurer des distractions : faites comme les enfants... plongez-vous dans une interminable rêverie animée... Le temps n'est pas loin où vous étiez petite... Vous vous souvenez...

HELENE je causais des heures entières avec ma poupée.

MICHEL Rien qu'avec elle ?

HÉLÈNE Oh non !... Ma poupée et moi recevions des visites...

MICHEL, ravi de se retrouver en elle.

Et c'étaient des papotages à n'en plus finir avec toutes sortes de gens. J'ai été gamin, je connais ça... Je complotais à mi-voix avec des compagnons imaginaires dont j'étais le chef, je chargeais d un bout à l'autre de l'appartement une tribu d'Indiens que je mettais en fuite ; l'ennemi faisait-il un retour offensif, vite je me jetais derrière un fauteuil qui était sans doute un rocher propice aux embuscades. J'ai fait aussi de bien belles traversées juché sur un canapé qui était un bateau... Eh bien ! lorsque je m ennuie, je sais redevenir enfant, toutes proportions gardées, hein ! vous comprenez... J'arpente souvent les rues pendant des journées entières, sans même voir les passants, attentif à un drame qui se déroule dans mon esprit, et dont je suis à la fois l'auteur le héros.

HÉLÈNE

Chez les sœurs on vit trop en commun pour être libre d'imaginer des drames, mais on joue quelquefois ceux que composent les autres. Ainsi, moi, j'ai été actrice !...

MICHEL, riant.

Diable !...

HÉLÈNE

Le jour de la Sainte-Sophie, patronne du pensionnat, on a représenté une pièce intitulée le Fils du Prince... Je faisais la sorcière : un rôle horrible qu'on n'avait pas voulu distribuer à une fille de parents riches.

MICHEL, très amusé.

Le Fils du Prince ! Ce doit être une ineptie noire !... Malgré cela, est-ce qu'on applaudissait ?

HÉLÈNE Beaucoup.

MICHEL, les yeux brillants.

Hein ! quand vous acheviez vos tirades, et qu'un tonnerre d'applaudissements éclatait dans la salle... ne sentiez-vous pas un petit pincement, là ?... (// porte la main à son cœur.)

HÉLÈNE Aucun tonnerre n'éclatait pour moi... On n'applaudit pas les personnages exécrés !

MICHEL Tant pis !... Vous perdiez l'occasion de faire connaissance avec la seule chose qui vaille la peine qu'on meure pour elle !

HÉLÈNE Quelle chose ?... Vous en parlez comme si vous la connaissiez beaucoup.

MICHEL Mieux que connaître !... Je l'ai touchée... vraiment touchée... C'est au retour de ma première campagne en Afrique... Dans les journaux, les revues, on ne craignait pas d'imprimer que j'avais le génie de la guerre... Sans argent, presque désavoué par mes chefs, conduisant des troupes à demi sauvages, j'avais découvert un monde nouveau... J'arrivais précédé d'une réputation de bravoure folle !... Pour me souhaiter la bienvenue, la Société de Géographie, d'accord avec le Gouvernement, avait organisé une réception grandiose dans la salle des Fêtes du Trocadéro. Le Président de la République était venu, et autour de lui, des ministres, des généraux, des savants, des artistes... tout ce qui comptait dans

le pays. Lorsque je suis entré, il s'est fait un religieux silence... Ils voulaient voir !... Et tout à coup, ils ont vu sur l'estrade un jeune homme pâle, ayant au front la cicatrice qui est encore là... (// montre une raie blanche qui barre son sourcil.) Seulement elle était fraîche... elle brillait comme une cocarde rouge... Alors, de cette fournaise, où les fièvres brûlaient vers moi, s'est exhalé un mugissement formidable : mon nom ! Sur ces milliers de bouches, rien que mon nom !... A ce moment, j'étais loin de la terre ! Un aigle des grands sommets, l'aigle porteur de la foudre, avait fondu sur moi et m'emportait d'un prodigieux coup d'aile si haut, que, sous mes yeux, la foule s'enfonçait dans un abîme d'où sortait toujours un nom : le mien ! {Hélène fond en larmes.) Eh bien ! quoi, vous pleurez ?

HÉLÈNE

Vous avez été cela, vous !

MICHEL

Oui, tel que vous me voyez... Et l'âme que j'avais ce jour-là, malgré ma déchéance, je la retrouve en moi.

HÉLÈNE, sanglotant.

Je le sens bien !... C'est ce qui me fait pleurer !

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MICHEL Vraiment ?

HÉLÈNE Je viens de comprendre à quel point vous êtes à plaindre.

MICHEL, cherchant à contenir son trouble. Le diable m'emporte si je pensais qu'une créature s attendrirait encore sur mon compte !

HÉLÈNE Oh ! croyez-le.

MICHEL Je puis donc, avant de mourir, partager l'émotion d une autre personne !... être pendant une minute, d'accord avec quelqu'un !... Et cela, parce qu il y a longtemps, j'ai touché à cette chose incomparable dont nous parlions !

HÉLÈNE Au moins, dites-moi son nom, à cette chose ?

MICHEL Mais la gloire, petite cruche !

HÉLÈNE La gloire ?

MICHEL Oui, la gloire ! J'ai pour elle une passion de dé-

sespéré, la passion des gens qui se donnent pour se débarrasser d'eux-mêmes, qui s'éprennent d'une femme parce que son sourire promet l'oubli. Moi dont les visages de femmes se détournent avec horreur, j'adore la gloire comme un sourire sur les lèvres de l'humanité !

HÉLÈNE

Je me la représentais comme ayant existé à des époques fabuleuses... au temps de César et d'Alexandre... Quant à m 'imaginer qu'on la rencontrait dans la vie !...

MICHEL

A votre âge, j'étais déjà lancé à sa poursuite. C'est elle que je voyais briller au bout de mes longues randonnées en pays sauvage, et le jour où des trouble-fêtes sont venus se placer entre elle et moi, je les ai écrasés !... Oui, c'est pour avoir voulu être trop grand que je suis tombé si bas... Mais rien ne prouve que je ne rebondirai pas très haut... Tenez, ma petite, vous demandiez pourquoi je ne me suis pas fait sauter la cervelle... Uniquement parce que j'ai entrepris de transformer mon ignominie en gloire... (Voyant son frère qui vient d'entrer dans la galerie vitrée et rexamine ainsi que sa compagne avec une vive curiosité.) Voici mon illustre frère.

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