‹ Théâtre choisiChapitre 6 sur 64 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JULIE, VEUVE RENAUPIN

Julie est assise près de la fenêtre, les mains inoccupées, le visage tourné vers l'extérieur, le regard vague. Elle est seule. Au bout d'un instant arrive Mme Renaudin, sans corset sous sa robe de toile écrue et coiffée d'un vaste chapeau de paille Elle est munie d'un sécateur et d'un grand panier.

VEUVE RENAUDIN Je vais cueillir des fleurs pour le reposoir... Viens tu m'aider, Julie ?...

(1) Tous les extraits publiés dans ce volume sont pris au Théâtre complet de M. de Curel, publié par les Editions G. Crès et O^

JULIE, sans tourner la tête.

Une autre fois, Maman... Je ne me sens pas le cœur à l'ouvrage...

VEUVE RENAUDIN Encore à broyer du noir !...

JULIE Non... Je pensais à une petite sœur que nous avons perdue l'hiver dernier... A peine vingt-trois ans !... Une figure d'enfant avec de grands yeux résignés !... Elle s'en allait de la poitrine et jamais un murmure..» Ses parents habitaient dans les environs et la voyaient baisser de jour en jour. Sa mère disait : « Si seulement elle pouvait s'éteindre au milieu de nous !... Si on me la rendait pour les derniers jours !... Et qui sait ?... En bon air, peut-être qu'on la prolongerait ! » On n'aurait pas demandé mieux : mais une sœur appartient à Dieu tant qu'elle respire et on aurait été bien reçu à lui proposer d'aller finir loin du couvent !... Mais voilà qu'une petite conspiration s'organise... Nous avons découvert le moyen de procurer à notre chère compagne le bonheur de revoir le foyer paternel. Nous expliquons la chose au médecin. Il approuve et déclare qu'une promenade en voiture est indispensable à la guérison... La mère supérieure sourit... Elle regrette que la communauté soit pauvre... Ses ressources ne lui permettent pas

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de promener les sœurs en carrosse... Si pourtant M^^ la Comtesse voulait bien prêter son landau... Vous jugez si la pauvre mère était contente... Et la supérieure continuait avec le même sourire : « Votre fille est prévenue qu'elle restera cloîtrée, comme l'exige la règle, tant qu elle ne franchira pas les portières de la voiture... Moyennant cela, vous pourrez la promener autour du château. Par les fenêtres ouvertes, elle reverra les appartements où elle a grandi... Mais surtout qu'elle ne mette pas pied à terre, à moins, bien entendu, d'accident. » L'expédition a lieu... Mère et fille sont dans l'équipage... Les voici dans le parc... la comtesse a donné ses instructions au cocher et en arrivant au petit pas dans la cour du château, une roue se détache et la voiture verse mollement sur le seuil défendu. Il y a cas de force majeure... La dame pousse un cri et entraîne sa fille dans cet intérieur où elles ont vécu. Quand notre petite malade nous est revenue le soir, elle était, pour la première fois, lasse et découragée. Le lendemain elle me disait : « Voyez-vous, sous aucun prétexte je ne sortirai plus... Ma pauvre mère a cru me procurer un grand bonheur et c'est tout le contraire... Ce retour parmi des personnes attachées à la vie ne m'a pas été bon. Il m'a fallu prier toute la nuit pour me retrouver joyeuse d'être ici. Qu'on m'y laisse mourir en paix, ce sera la meilleure façon d'avoir pitié de moi

Maman, elle avait raison, notre petite sainte. Il ne faut pas ramener son regard sur la terre après avoir pendant des années contemplé le ciel.

VEUVE RENAUDIN J'avais bien prévu que tu serais mal à Taise parmi nous.

JULIE Dites mieux, j'y suis très malheureuse.

VEUVE RENAUDIN Là, pour le coup, tu exagères !

JULIE Non, vous ne voulez pas comprendre qu au couvent nos sentiments sont enfermés avec nous et qu'après des années ils nous étreignent avec la même furie. Vous souriez des anciennes douleurs, tandis qu'elles nous rongent !...

VEUVE RENAUDIN Il n'y a plus de raison pour que tu sois rongée, puisque tu n'es plus enfermée avec tes vieux sentiments... Fais comme nous, moque-toi d'eux.

JULIE Ah ! c'est facile à dire !... Je heurte à chaque pas ce mort et je dois l'accueillir de sang-froid !... Des impressions que je croyais à jamais éteintes renais-

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•sent. Je suis assaillie de toutes parts... iS' approchant de la fenêtre) Ce jardin, tenez, il n'est pas un détour d'allée, pas un arbre, pas une touffe de lilas qui n'évoque un souvenir... Là il me disait tout ce qu'on peut rêver de tendre avant son séjour à Paris... Là, il passait quelques mois après, nous amenant Jeanne en visite de noces... Ah ! son regard honteux pen- <lant qu'il me la présentait. C'était près du magnolia : je vois d'ici la place... Et chez lui, donc ! Il m'environne, il m'affole !... Au point que je ne puis passer dans la chambre où flotte encore son dernier souffle. Et puis des scènes ridicules et navrantes. Par exemple, Jeanne et moi traversons l'appartement. J'arrive à l'endroit oij je lui ai serré une dernière fois la main en le quittant pour toujours... Mes regards sont rivés sur ce coin du salon : Il est là !... C'est lui !... Jeanne a surpris mon émotion, et ne voilà-t-il pas qu'elle s'avise de la partager ! « Vous êtes comme moi ! s'écrie-t-elîe. Je ne peux pas m'y faire ! » Qu'at-elle donc dans les veines, cette femme-là ?... Je l'aurais étranglée !

VEUVE RENAUDIN, ironiquement.

Rien que cela !... Dis-moi la vérité, Julie. C'est contre Jeanne que, dès le premier jour, tu t'es mise dans une colère tellement affreuse que tu as dû t'en confesser le soir même ?

JULIE

Oui, Maman.

VEUVE RENAUDIN Pourquoi cette fureur ? Jeanne est incapable de peiner volontairement quelqu'un.

JULIE Oui, Jeanne est un agneau... C'est moi qui autrefois l'ai attaquée la première... lâchement... J'ai un crime sur la conscience.

VEUVE RENAUDIN Mais ne raconte donc pas de pareilles absurdités !... Il y a des gens qui seraient assez bêtes pour te croire... Ne vois-tu pas que vos consciences de serres chaudes, dressées à crier miséricorde pour la moindre imperfection, finissent par radoter ?

JULIE Si j'entrais dans les détails, vous verriez...

VEUVE RENAUDIN Je t'en supplie, ne me trouble pas la cervelle avec le récit de tes vieux péchés. Dieu, qui est infiniment bon, doit t'avoir pardonné depuis des années. Reposons-nous sur lui.

JULIE C'est cela... Retenez seulement que j'ai été coupable envers Jeanne qui a tout supporté avec une si

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admirable sérénité que je pouvais me demander si elle savait... Il a fallu m'accuser moi-même pour acquérir la certitude que je ne lui apprenais rien.

VEUVE RENAUDIN Ta colère s'explique de moins en moins... Si tu l'as, comme tu le prétends, lâchement attaquée, elle a été très généreuse...

JULIE D'une générosité à faire vomir !... Tandis qu'elle dérobait ma faute aux regards du monde entier, elle révélait l'odieux secret à une personne, rien qu'une, mais précisément la seule dont je redoutais le jugement : elle disait tout à Henri... Je m'étais enterrée vive pour emporter l'estime de cet homme, et Jeanne a voulu me perdre dans son esprit. Le jour de la première communion de sa fille, il s'était souvenu de moi avec émotion... Eh bien, à la même époque, sa femme s'inquiétait de ce qu'il m'oubliait si peu. Ne pouvant anéantir ma personne, elle tuait ma réputation.

VEUVE RENAUDIN C'est abominable de parler comme si entre elle et toi la partie était égale... Jeanne a été unie à Henri par un sacrement... {Long silence.)

JULIE, frappée de terreur, à Voix basse. Unie à lui par un sacrement... Tout est là !.

Merci, Maman, de me faire comprendre !... Une fois de plus je suis coupable et j'en demande humblement pardon à Dieu !... Jeanne a usé d'un droit sacré, et en le lui reprochant je me conduisais comme une misérable pécheresse. A l'avenir elle sera ma sœur, je vous le promets... J'y mettrai toute ma bonne volonté.

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