‹ Théâtre choisiChapitre 61 sur 64 · BERNARD · texte numérisé non relu

BERNARD

Colonel, voilà une affirmation que je n admets pas. J'exige, au contraire, que vous veniez très procKairement vous installer chez nous, non plus comme un militaire de passage, mais comme un ami qui demeure. Me le promettez-vous ?...

HiÉROUARD

De grand cœur !... Après un accueil aussi charmant que le vôtre, où prendrais-je la force d'un refus ?... Et dire que j'ai un peu fait la grimace lorsqu'on m'a remis mon billet de logement chez le député Prinson !... Vos discours donnent une impression si différente de ce que j'éprouve auprès de vous !...

BERNARD Cela vient de ce que pendant une grande partie de mon existence, j'ai regardé le patriotisme tel que le comprenaient nos pères, comme un sentiment démodé. J'aimais la France et la servais de mon mieux, mais elle ne constituait à mes yeux qu'une portion de l'humanité, la plus proche de moi sans être la plus sacrée... Eh bien, lorsque vous êtes entré, j'étais précisément en train de parler è

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Renaud sous l'empire de l'émotion profonde qu'éveille en moi la présence du drapeau. Comment j'ai passé de mon indifférence première à ma ferveur actuelle, cela mérite qu'on le raconte... C'est l'année dernière pendant un voyage en Italie, que j'ai subitement compris quelle place immense la patrie occupe naturellement dans nos cœurs... J'avais pour compagnon, m.on ami d'enfance, Henri Perner...

HÉROUARD Attendez donc !... Henri Perrier !... J'ai lu quelque chose signé de ce nom-là !

BERNARD Rien d'étonnant !... Perrier est un très grand écrivain... Un soir, à Rome, nous étions au théâtre : pendant un entr'acte, nous avons été abordés par un jeune homme qui nous a dit son nom — un nom déjà illustre... — Nous avions été reconnus et il nous suppliait de lui faire l'immense honneur de venir souper avec lui, le soir même, après la représentation... Je ne sais pas résister à l'avalanche d'épithètes et de protestations sous lesquelles vous étouffe la politesse italienne... Perrier qui est très couche-tôt, était un peu contrarié de veiller, mais restait également sans défense devant cet assaut d'amabilité prolixe... Bref, nous avons accepté et nous voilà, au sortir du théâtre, conduits au milieu

d une douzaine de convives que notre nouvel ami s était dépêché de convoquer pendant que s'achevait la pièce. Si l'assemblée n'était pas nombreuse, elle était choisie... Notre hôte, en présentant ses camarades, nous défilait un chapelet de noms célèbres de littérateurs et d'artistes... A leurs yeux — il faut bien l'avouer — je n'étais qu'un comparse... Tous les hommages allaient à Perrier... Dans les regards fixés sur lui, on surprenait ce mélange d'admiration et de tendresse qui doit être si doux au cœur des héros... On citait ses œuvres... Ces étrangers les connaissaient sur le bout du doigt, en déclamaient de longs passages avec une dévotieuse exactitude... Mais savez-vous ce qui, tout de suite, m'a frappé ? A côté du nom de Perrier, un autre nom venait continuellement se placer avec obstination... Celui de la France !... Impossible, chaque fois qu'on prononçait le mot génie, de se rendre compte s'il s'agissait du génie de Perrier ou de celui de la France... et, en réalité, nos Italiens ne séparaient pas l'un de l'autre... Pour eux, Perrier ajoutait la splendeur de son œuvre à la parure intellectuelle de la France, mais la France avait donné son âme à Perrier... De mon coin, pendant que s'achevait le souper, je réfléchissais à cet échange intime de substance spirituelle, comparable vraiment à celui qui, physiquement, se produit dans le sein

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d une mère, alors que l'enfant lui emprunte sa substance matérielle...

HÉROUARD Votre ami avalt-11 conscience de sa splendlde incarnation ?

BERNARD Vous allez voir !... Perrier est un sauvage, vivant presque toute l'année à la campagne, indifférent aux questions d'argent, à la réclame et aux honneurs... Aussi est-il tellement habitué à passer inaperçu que sa stupéfaction était vraiment comique ; et pendant cette soirée de triomphe, à plusieurs reprises, je n'ai pu m'empêcher de sourire devant son air effaré... Mais ce que je n'oublierai jamais, et ce qui, pour le coup, ne prêtait pas à rire, c'est notre retour à l'hôtel. Lorsque nous nous sommes trouvés seuls dans l'appartement banal que nous habitions, ne voilà-t-il pas que mon bonhomme fond en larmes et me dit avec une adorable ingénuité : — « Je ne me doutais pas que j'étais connu à ce point... Il s'en faut de peu que ces étrangers en sachent plus long que moi sur mes propres œuvres... " Je lui réponds : — « C'est la gloire !... N'est-il pas beau de découvrir comme cela, par hasard, qu'on l'a ?» — « L'avoir n'est rien réphque-t-il, c'est une monnaie qui n'a pas cours dans mon village... Mais je viens de cons-

ater que j'étais pour quelque chose dans la grandeur de mon pays... Lorsqu'on veut exalter la France et montrer ce qu'elle a donné au monde en ces dernières années, mon nom se trouve parmi les cinq ou six noms que citent les étrangers... A présent que je sais cela, je puis mourir !... »

HÉROUARD En effet, savoir cela, c'est aussi beau que de mourir pour sa patrie !

BERNARD C'est de la même famille !... L'émotion que j'ai éprouvée devant cet homme qui, tout à coup, sentait passer sur son front l'honneur de son pays, restera un des plus beaux souvenirs de mon existence !...

MICHEL, à Bernard.

J'ai dans la mienne un souvenir qui fait paire avec le vôtre... C'était aussi en Italie, et l'année dernière... Oh ! nous aurions pu nous rencontrer... Mais non... Nous ne fréquentions ni les mêmes gens, ni les mêmes endroits... Vous circulez avec des hommes de génie, et contemplez des fronts rayonnants d'honneur... Moi, je vois souvent des fronts écrasés par la honte, et il faut, pour apprendre ce qu'il m est arrivé, me suivre dans d'innommables bas-

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fonds... Cela se passait à Venise... Un soir, je m'étais échoué dans un bouge où des matelots de tous pays se vautraient... Il y avait là, entr'autres, cinq ou six Allemands qui engloutissaient des boissons... Survient un Anglais qui, entendant des ya et des nein, veut montrer que lui aussi connaît la langue de Goethe... Il plaque ses énormes pattes sur le piano et entonne à plein gosier la Wacht am Rhein... Au premier mot^ comme un seul homme, les Allemands sont debout et envoient un chut qui fait danser les verres sur les tables... L'Anglais, un colosse pourtant, reste baba... Il se lève... A sa place, devant le piano s'installe aussitôt un des Allemands... Il me lance en dessous un sourire perfide : on va s'amuser et sans courir de risques... Ne suis-je pas du pays des sans-patrie, de V Internationale, des pacifistes à outrance, un déchet de la nation pourrie ?... Et gaîment il se met à brailler la Marseillaise !... Ah ! mes enfants, il n'en a pas chanté long!... Un siphon, lancé par le bras que voilà, s'aplatit sur sa calebasse et il tombe comme une planche, en travers, devant le piano. Moi, debout, les poings fermés, j'attends... Mais voilà qu'une Française, article, elle aussi, de la maison, me prend par les épaules en criant : — « Houp ! cavale-toi ! Tu vois bien que personne ici ne veut que tu aies des ennuis pour une chose pareille !... » En même temps, d'une violente poussée, elle m'envoie vers la porte...

Avant de la franchir, je me suis retourné... Ces bandits, ces ivrognes, ces épaves, me considéraient avec de bons yeux. — « Nous sommes des crapules, disaient leurs regards, mais nous comprenons que certains chants sacrés ne doivent pas retentir parmi nous. Ici l'on a proféré tous les blasphèmes, vomi toutes les ordures, mais tu fais bien de ne pas tolérer qu'on y salisse ta patrie !... »

HÉROUARD

Monsieur Renaud, s'il fallait jamais marcher vers les Vosges, j'aimerais avoir derrière moi trois mille numéros pareils à vous !

MICHEL, très ému.

Je crois, en effet, que l'assortiment dont vous parle;:, sur les talons du colonel Hérouard, irait î^in l

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