‹ Théâtre choisiChapitre 62 sur 64 · BERNARD · texte numérisé non relu

BERNARD

Depuis mon aventure de Rome, j'étais plus qu*à demi-converti, mais votre présence sous mon toit, colonel, m'a fait faire un nouveau progrès dans le sens du patriotisme... Par exemple, hier matin, lorsque je suis sorti sur le perron pour saluer le drapeau, je faisais une concession aux préjugés de mes électeurs, mais je n'étais pas aussi pénétré de respect que mon attitude l'indiquait... Eh bien, au

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moment où le drapeau s'est avancé, j'ai eu 1 impression que l'officier, en saluant de l'épée, offrait sa vie et celle de ses hommes, et que le drapeau acceptait !...

HÉROUARD

Ah ! monsieur Prinson, j'envie une éloquence qui permet d'exprimer de si beaux sentiments !... Non, ce n'est pas hier que vous avez appris à respecter le drapeau !... Avant son arrivée dans votre maison, vous lui étiez attaché sans le savoir parce que vous aimez votre pays... Le drapeau !... Pour comprendre ce qu'il est, il faut avoir entendu siffler les balles I... Le prêtre a son Dieu vivant incarné dans l'hostie... Le drapeau, lui aussi, nous apporte une présence réelle... Lorsqu'il flotte pendant la bataille, c'est la Patrie elle-même qui étend les bras sur le pioupiou qui tombe ! C'est une personne !

MICHEL

Oui, vous avez raison, le drapeau est une personne, mais cette personne n'est pas la patrie !... Vous qui avez fait campagne en Afrique, colonel, vous avez dû observer sous le feu de l'ennemi, des soldats de la Légion Etrangère, pour la plupart anglais, italiens ou allemands, qui considéraient la France comme une hôtesse, non comme une mère... Autour de la personne en question, le courage de

ces exilés s'exaspérait follement ; ce n'était cependant pas leur patrie 1

HEROUARD

MICHEL

Alors qui ?

La gloire !...

HEROUARD

En quoi peut-elle toucher des nègres qui n'ont même pas de mot pour la désigner, ou des déracinés qui ont perdu jusqu'à leur nom ?

MICHEL

Ah ! ils ne se font pas d'illusions, ces malchancheux, ils n'espèrent ni honneurs, ni triomphe, mais ils savent que tout un peuple attache à la conservation de ce morceau d'étoffe une importance extrême... Ils éprouvent confusément que l'élan des foules vers un objet, homme ou chose, constitue la vision la plus émouvante qu'il soit donné de contempler... Les fétiches finissent par s'imprégner du sentiment qu'ils inspirent... Le drapeau, lui, est saturé d'héroïsmes, d'enthousiasmes et de fiertés... Il flotte tout gonflé d'émotions humaines... Devant lui les fronts les plus humiliés se relèvent... Il est une beauté ! C'est la gloire !...

LE COUP d'aile 293

HEROUARD Une beauté, c'est certain... On se bat devant lui, comme, sur le terrain, on se battrait devant une femme très belle...

MICHEL Et si un révolté en arrive à tirer sur lui... Eh bien ! on tue la femme qu'on trouve dans les bras d'un autre ! On tue et on adore !...

HEROUARD Monsieur Renaud, vous ne me ferez pas entrer dans la tête qu'un soldat peut, sans avoir un accès de folie, aimer son drapeau et tirer dessus... Malgré cela, vous venez de dire des choses qui m'ont plu. (Lui tendant la main.) Votre main...

MICHEL, farouche.

Non, pas cela !...

HEROUARD, la main de nouveau tendue vers lui. Michel Prinson !... Votre main !

MICHEL Ah ! Cette fois, oui !... (Avec une indicible émotion il met sa main dans celle dHérouard)

HEROUARD, à Bernard.

Hein ! comme je vous déterre un soldat sous l'habit du pékin.

BERNARD Mais comment avez- vous découvert Michel sous Renaud ?

HÉROUARD Dans la chambre où vous m'avez logé, on voit pendu au mur, le portrait d'un homme âgé entre ses deux fils... Dans l'un je vous ai reconnu. Monsieur le Député ; sur le visage de l'autre qui porte l'uniforme de Saint-Cyr, j'ai retrouvé les traits de M. Renaud...

MICHEL Malgré les cicatrices ?

HÉROUARD Au lieu de malgré, dites à cause ! Sachant votre histoire et rencontrant chez M. Prinson un particulier qui affiche en pleine face la signature des noirs, j'aurais été un serin au lieu d'un vieux chacal d'Afrique si je n'avais pas pensé à vous.

MICHEL Je m'en félicite. (Entre le porte-drapeau verront du perron, suivi de Clotilde et de Jeanne.)

HÉROUARD Ah ! La compagnie est arrivée ! {Au porte-drapeau) Retrouverez-vous votre chemin jusqu'à la chambre du drapeau ?

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LE PORTE-DRAPEAU Oui, mon colonel. (// sort.)

MICHEL

Mon colonel, je n'oublierai jamais le geste que vous venez de faire...

HÉROUARD

Halte-là ! Ce ne sont pas des protestations que je demande... Si je vous ai tendu la main c'est pour vous aider à sortir du bourbier où vous suffoquez... Vous êtes un drôle pas commode à mener, mais en même temps un brave que je veux rendre à mon pays... Ce pays, dans une heure d'égarement, vous l'avez trahi, votre conscience ne vous l'a jamais pardonné, vous avez cruellement expié... II n*y a qu'à vous entendre parler pour en être certain... Avouez-le, hier, devant le drapeau, votre cœur s'est déchiré... C'est pour justifier à vos propres yeux ce trouble indicible, que vous inventiez tout à l'heure cette explication, sublime dans la bouche d'un révolté, malgré lui resté fidèle, que le drapeau ce n'est pas la patrie, mais la gloire... Eh bien ! non, mon ami, vous n'avez pas le droit de cacher sous le fantôme de la gloire la réalité de la patrie !... Voyons, rappelez-vous l'instant où, tous les soirs, l'expédition que vous dirigiez en saluait les couleurs...

Vous étiez perdu dans l'immensité, seul avec quelques noirs qui ne vous comprenaient pas... lentement, vers le sommet d'une perche, montait le drapeau tricolore ; debout, devant les noirs alignés, vous portiez à votre front une main qui tremblait de fièvre ... Dites -moi, avez-vous jamais pu faire ce geste sans être ému ?

MICHEL

Non... J'ai eu chaque fois les larmes aux yeux...

HÉROUARD

Etait-ce la gloire qui, là-bas, devant vos sombres compagnons, vous secouait ainsi ? La gloire ou la patrie ?

MICHEL, d'une voix étouffée.

La patrie !...

HÉROUARD

C'est si vrai que moi, lorsque le faible claquement du drapeau qui montait dans le ciel, me faisait relever la tête, je me disais que la France m envoyait son baiser du soir. (Le porte-drapeau revient avec le drapeau. Le colonel, saisissant l'étoffe sacrée, la tend à Michel comme pour la lui faire embrasser.) Tenez, voilà celui qui, dans l'air mortel que vous respiriez, faisait passer l'âme de la France. Ah ! si j'étais à votre place !...

LE COUP d'aile 297

MICHEL

A partir de demain il y aura à la Légion Etrangère un nommé Renaud qui tâchera que vous n'ayez pas à regretter d'avoir fourré le nez dans ses affaires. C'est cela, n'est-ce pas, que vous vouliez ?

HÉROUARD, faisant un geste qui congédie le porte-drapeau.

Moi, j'aurais embrassé le drapeau en demandant pardon...

MICHEL

Bah ! quand on donne sa peau, les mots !...

HÉROUARD

Oui, l'essentiel est que vous finissiez en brave et je suis fier de vous y avoir poussé... {Un silence.) Allons, c'est à mon tour de quitter le bon gîte. (A Clotilde.) Madame, je me suis fait rabrouer par M. Prinson pour m'être excusé du dérangement dont j'étais cause î Au moins, qu'il me soit permis de vous remercier de votre accueil, dont je garderai un charmant souvenir.

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