Acte V, scène v
Tous ces traits sont naïfs, tout y est convenable à ceux que vous introduisez sur la scène, et aux mœurs que vous leur donnez. Ces familiarites'S naturelles eussent été, à ce que je crois, bien reçues dans Athènes -"maî?/
VOLTAIRE — THÉA.TRB. H
160 — MEROPE
Paris et notxe parterre veulent une autre espèce de simplicité. Notre vill^ pourrait même se vanter d'avoir im goût plus cultivé qu'on ne l'avait dans Athènes : car enfin il me semble qu'on ne représentait d'ordinaire des pièces de théâtre, dans cette première ville de la Grèce, que dans quatre fêtes solennelles, et Paris a plus d'un spectacle tous les jours de l'année. On ne comptait dans Athènes que dix mille citoyens, et notre ville est peuplée de près de huit cent mille habitants, parmi lesquels je crois qu'on peut compter trente mille juges des ouvrages dramatiques, et qui jugent presque tous les jours.
Vous avez pu, dans votre tragédie, traduire cette élégante et simple comparaison de Virgile {Georg., IV, 511^ :
Quahs populea mœrens Philomela suh umbra Amissos gueritur fœtus \
Si je prenais ime telle liberté, on me renverrait au poème épique : tant nous avons affaire à un maître dur, qui est le public.
Nescis, heu ! 7icscis dominée fastidia RomcB... Et pueri uasum rhinocerotis habent-.
(Martial, I, iv.)
Les Anglais ont la coutume de finir presque tous leurs actes par une comparaison ; mais nous exigeons, dans une tragédie, que ce soient les héros qui parlent, et non le poète : et notre public pense que, dans une grande crise d'affaires, dans un conseil, dans une passion violente, dans un danger pressant, les princes, les ministres, ne font point de comparaisons poétiques.
Comment pourrais-je encore faire parler souvent ensemble des personnages subalternes? Ils servent che? vous à préparer des scènes intéressantes entre les principaux acteurs ; ce sont les avenues d'un beau palais : mais notre public impatient veut entrer tout d'un coup dans le palais. Il faut donc se plier au goût d'une nation, d'autant plus difûcile qu'elle est depuis longtemps rassasiée de chefs-d'œuvre.
Cependant, parmi tant de détails que notre extrême sévérité réprouve, combien de beautés je regrettais ! combien me plaisait la simple nature, quoique sous une forme étrangère pour nous ! Je vous rends compte, monsieur, d'une partie des raisons qui m'ont empêché de vous suivre =, en vous admirant.
1 . <i Telle la triste Phitomèle, sous l'ombrage d'un peuplier, pleure ses petits perdus. > Philomèle, fille de Pandion, avait été changée en rossignol.
2. " Tu ignores, htlas I tu ignores les dédains de la tyranniquc Rome. . . Les enfants euxmêmes ont un nez de rhinocéros, n L'expression : avoir un nez de rhinocéros signifiait plaisamment chez les Latins : être persifleur, railler sans merci.
3. Voltaire avait d'abord entrepris simplement une traduction de la Mérope italienne. En voici les premiers vers :
Sortez, il en est temps, du sein de ces ténèbres : Montrez-vous ; dépouillez ces vêtements funèbres. Ces tristes monuments, l'appareil des douleurs : Que le bandeau des rois puisse essuyer vos pleurs ; Que dans ce jour heureux les peuples de Messène Reconnaissent dans vous mou épouse et leur reiae. / Oubliez tout le reste, et daignez accepter
Et le sceptre et la main qu'on vient vous présenter.