LETTRE DE M. DE LA LLNDELLE* A MONSIEUR DE VOLTAIRE
Vous avez eu la politesse de dédier votre tragédie de Métope à M. Maffci, et vous avez rendu service aux geas de lettres d'Italie et de France, en remarquant, avec la grande connaissance que vous avez du théâtre, la différence qui se trouve établie entre les bienséances de la scène française et celles de la scène italienne.
Le goût que vous avez pour l'Italie, et les ménagements que vous avez eus pour M. MaSei, ne vous ont pas permis de remarquer les défauts véritables de cet auteur ; mais moi, qui n'ai en vue que la vérité et le progrès des arts, je ne craindrai point de dire ce que pense le public éclairé, et ce que vous ne pouvez vous empêcher de penser vous-même.
L'abbé Desfontaines - avait déjà relevé quelques fautes palpables de la Métope de M. Maftei ; mais, à son ordinaire, avec plus de grossièreté que de justesse, il avait mêlé les bonnes critiques avec les mauvaises. Ce satirique décrié n'avait ni assez de connaissance de la langue italienne, ni assez de goût, pour porter un jugement sain et exempt d'eneur.
Voici ce que pensent les littérateurs les plus judicieux que j'ai consultés en France et delà les monts. La Métope leur paraît sans contredit le sujet l le plus touchant et le plus vraiment tragique qui ait jamais été au théâtre ; I il est fort au-dessus de celui d'Aikalie, en ce que la reine Athalie ne veut pas assassiner le petit Joas, et qu'elle est trompée par le grand prêtre qui veut venger sur elle des crimes passés ; au lieu que, dans la Métope, c'est imc mère^ayi^etj vengeant son làls, est sitfle point d'assassiner ce fils même; ^ri amour et son espérance. L'intérêt de Métope est tout autrement touchant que celui de la tragédie a" Athalie : mais il paraît que M. Maffei s'est contenté de ce que présente natmellement son sujet, et qu'il n'y a mis aucun art théâtral.
1° Les scènes souvent ne sont point liées, et le théâtre se trouve vide , défaut qui ne se pardonne pas aujourd'hui aux moindres poètes.
2° Les acteurs arrivent et partent souvent sans raison ; défaut non moins essentiel.
3° Nulle vraisemblance, pylle dignité, nulle bienséance, nul art dans le dialogue, et cela dès la première scène, où l'on voit un tyran raisonner paisiblement avec Mérope, dont il a égorgé le mari et les enfants, et lui parler d'amour : cela serait sifflé à Paris par les moins connaisseurs.
4° Taiidis que le tyran parle d'amour si ridiculement à cette vieille reine,
1. Ce M. de La LindHîe est ua pcrsoii- ùià Parnasse, les Ohservaiions sur les écrits oage imaginaire. Cette Lettre et la Réponse tiuxUmes. C'est dans ce» Ûbservulions qu'il qui su't sont toutes deux de Voltaire et ODt a parlé de la Mérope de Maffei (iv, icjji. paru pour la première fois en 174S. L'abbé Desfontaines n'avait pas une cons-
2. L'abbé Guyot Desfontaines (1685- cienoe littéraire bien délicate: il donnait I7<5), ancien jésuite, faisait de la critique souvent les louanges ea raiion directe des dans le Jouniài tUs scjatils ; U est l'auteur bonoraires qu'il recevait. Il est resté célc'jre de divers cents périodiques : te Noujdik!^ par ses déméiés avec Voltaire.
104 — MÉROPE
on annonce qu'on a trouvé un jeune homme coupable d'un meurtre : mais
on ne sait point, dans le cours de la pièce, qui ce jeune homme a tué. Il
prétend que c'est un voleur qui voulait lui prendre ses habits. Quelle peti-
j tesse ! quelle stérilité ! Cela ne serait pas supportable dans une farce de
' la Foire.
5° Le barigel * ou le capitaine des gardes, ou le grand prévôt, il n'importe, mterroge le meurtrier, qui porte au doigt un bel anneau ; ce qui fait une scène du plus bas comique, laquelle est écrite d'une manière digne de la scène.
6° La mère s'imagine d'abord que le voleur qui a été tué est son fils. Il est pardonnable à une mère de tout craindre, mais il fallait à une reine mère d'autres indices un peu plus nobles.
7" Au milieu de ces craintes, le tyran Polyphonie raisonne de son prétendu amour avec la suivante de Mérope. Ces scènes froides et indécentes, qui ne sont imaginées que pour remplir un acte, ne seraient pas souffertes sur un théâtre tragique régulier. Vous vous êtes contenté, monsieur, de remarquer modestement une de ces scènes, dans laquelle la suivante de Mérope prie le t>Tan de ne pas presser les noces -, parce que, dit-elle, sa maîtresse a un assaut de fièvre : et moi, monsieur, je vous dis hardiment, au nom de tous les connaisseurs, qu'un tel dialogue et une telle réponse ne sont dignes que du théâtre d'Arlequin.
8° J'ajouterai encore que, quand la reine, croyant son fils mort, dit qu'elle veut arracher le cœur au meurtrier, et le déchirer avec les dents, elle parle y en cannibale plus encore qu'en mère affligée, et qu'il faut de la décence partout.
9° Égisthe, qui a été annoncé comme un voleur, et qui a dit qu'on l'avait voulu voler lui-même, est encore pris pour xm voleur une seconde fois ; il est mené devant la reine malgré le roi, qui pourtant prend sa défense. La reine le lie à une colonne, le veut tuer avec im dard, et, avant de le tuer, elle l'interroge. Égisthe lui dit que son père est un vieillard ; et, à ce mot de vieillard, la reine s'attendrit. Ne voilà-t-il pas une bonne raison de changer d'avis et de soupçonner qu'Égisthe pourrait bien être son fils? Ne voilà-t-il pas un indice bien marqué? Est-il donc si étraiipe qu'un jeune homme ait un père âgé? Maffei a substitué cette faute et ce manque d'art et de génie à une autre faute plus grossière qu'il avait faite dans la première édition. Égisthe disait à la reine : Ah l Polydore, mon, pire ! Et ce Polydore était en eSet l'homme à qui Mérope avait confié Égisthe. Au nom de Polydore, la reine ne devait plus douter qu'Égisthe ne fût son fils ; la pièce était finie. Ce défaut a été ôté ; mais on y a substitué un défaut encore plus grand.
10° Quand la reine est ridiculement et sans raison en suspens sur ce mot
de vieillard, arrive le tyran, qui prend Égisthe sous sa protection. Le jeune
homme, qu'on devait représenter comme un héros, remercie le roi de lui
avoir donné la vie, et le remercie avec un avilissement et une bassesse qui
^ fait mal au cœur, et qui dégrade entièrement Égisthe.
11° Ensuite Mérope et le tyran passent leur temps ensemble. Mérope évapore sa colère en injures qui ne finissent point. Rien n'est plus froid que ces scènes de déclamations qui manquent de nœud, d'embarras, de
I. Chef des archers à Rome et dans plusieurs villes de l'Italie, 2. — Voir page 158.