ACTE II
Lusignan, le dernier de cette auguste race. Dans ces moments affreux ranimant notre audace. Au milieu des débris des temples renversés, Des vainqueurs, des vaincus, et des morts entassés, Terrible, et d'une main reprenant cette épée. Dans le sang infidèle à tout moment trempée. Et de l'autre à nos yeux montrant avec fierté De notre sainte foi le signe redouté, Criant à haute voix : « Français, soyez fidèles... » Sans doute en ce moment, le couvrant de ses ailes, La vertu du Très-Haut, qui nous sauve aujourd'hui. Aplanissait sa route et marchait devant lui ; Et des tristes chrétiens la foule délivrée Vint porter avec nous ses pas dans Césarée. Là, par nos chevaliers, d'une commune voix, Lusignan fut choisi pour nous donner des lois. O mon cher Nérestan ! Dieu, qui nous humilie, N'a pas voulu sans doute, en cette courte vie. Nous accorder le prix qu'il doit à la vertu ; Vainement pour son nom nous avons combattu. Ressouvenir affreux, dont l'horreur me dévore ! Jérusalem en cendre, hélas ! fumait encore, Lorsque dans notre asile attaqués et trahis. Et livrés par un Grec à nos fiers ennemis, La flamme dont brûla Sion ^ désespérée S'étendit en fureur aux murs de Césarée : Ce fut là le dernier de trente ans de revers ; Là, je vis Lusignan chargé d'indignes fers : Insensible à sa chute, et grand dans ses misères, Il n'était attendri que des maux de ses frères. Seigneur, depuis ce temps, ce père des chrétiens. Resserré loin de nous, blanchi dans ses liens. Gémit dans un cachot, privé de la lumière. Oublié de l'Asie et de l'Europe entière. Tel est son sort affreux : qui pourrait aujourd'hui *, Quand il souffre pour nous, se voir heureux sans lui?
NÉRESTAN
Ce bonheur, il est vrai, serait d'un cœur barbare. Que je hais le destin qui de lui nous sépare !
I . Sion «st une des montagnes de Jéru>ale3, et par extension désigne cette ville eUe-méme.
3. Var. Tel est son sort affreux. Eh ! qui peut aujourd'hui (1736).
4'. — ZAÏRE
Que vers lui vos discours m'ont sans peine entraîné ! Je connais ses malheurs, avec eux je suis né ; Sans un trouble nouveau je n'ai pu les entendre ; Votre prison, la sienne, et Césarée en cendre. Sont les premiers objets, sont les premiers revers Qui frappèrent mes yeux à peine encore ouverts. Je sortais du berccavi ; ces images sanglantes Dans vos tristes récits me sont encor présentes. Au milieu des chrétiens dans un temple immolés. Quelques enfants, seigneur, avec moi rassemblés. Arrachés par des mains de carnage fumantes Aux bras ensanglantés de nos mères tremblantes. Nous fûmes transportés dans ce palais des rois. Dans ce même sérail, seigneur, où je vous vois. Noradin m'éleva pi'ès de cette Zaïre, Qui depuis... pardonnez si mon cœur en soupire. Qui depuis, égarée en ce funeste lieu, Pour un maître barbare abandonna son Dieu.
CHATILLON
Telle est des musulmans la funeste piudence. De leurs chrétiens captifs ils séduisent l'enfance ; Et je bénis le ciel, propice à nos desseins, Qui dans vos premieis ans vous sauva de leurs mains. Mais, seigneur, apiès tout, cette Zaïre même, Qui renonce aux chrétiens pour le soudan qui l'aime, T>e son crédit au moins nous pouriait secourir : Qu'importe de quel bras Dieu daigne se servir? il'en croirez- vous? Le juste, aussi bien que le sage. Du crime et. du malheur sait tirer avantage. "> Vous pourriez de Zaïre employer la faveur A fléchir Orosmane, à toucher son grand cœur, A nous rendre un héros que lui-même a dû plaindre. Que sans doute il admire, et qui n'est plus à craindre,
NÉRESTAN
Mais ce même héros, pour briser ses liens, Voudra-t-il qu'on s'abaisse à ces honteux moyens? Et quand il le \ oudrait. est-il en ma puissance D'obtenir de Zaïre un moment d'audience? Croyez-vous qu'Orosmane y daigne consentir? Le sérail à ma voix pourra-t-il se rouvrir? Quand je pourrais enfin paraître devant elle, S Que faut-il espérer d'une femme infidèle,