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ÉPITRE A MADAME LA MARQUISE DU CHATELET

IV^ ADAME, quel faible hommage pour vous qu'un de ces ouvrages de poésie ^ ^ qui n'ont qu'un temps, qui doivent leur mérite à la faveur passagère du public et à l'illusion du théâtre, pour tomber ensuite dans la foule et dans l'obscurité !

Qu'est-ce en eSet qu'un roman nù<i f n açlijgn et en vers, devant celle qui lit les ouvrages de géométfîê"avec la même facilité que lès autres lisent les\ romans ; devant celle qui n'a trouvé dans Locke *, ce sage précepteur du genre humain, que ses propres sentiments et l'histoire de ses pensées ; enfin aux j-eux d'une personne qui, née pour les agréments, leur préfère la vérité?

Mais, madame, le plus grand génie, et sûrement le plus désirable, est celui qui ne donne l'exclusion à aucun des beaux-arts. Ils sont tous la nourriture et le plaisir de l'âme : y en a-t-il dont on doive se priver? Heureux l'esprit que la philosophie ne peut dessécher, et que les charmes des belles-lettres ne peuvent amollir ; qui sait se fortifier avec Locke, s'éclairer avec Clarke " et Newton, s'élever dans la lecture de Cicéron et de Bossuet, s'embellir par les charmes de Virgile et du Tasse !

Tel est votre génie, madame : il faut que je ne craigne point de le dire, quoique vous craigniez de l'entendre. Il faut que votre exemple encourage les personnes de votre sexe et de votre rang à croire qu'on s'ennoblit encore en perfectionnant sa raison, et que l'esprit donne des grâces.

Il a été un temps en France, et même dans toute l'Europe, où les hommes pensaient déroger, et les femmes sortir de leur état, en osant s'instruire. Les uns ne se croyaient nés que pour la guerre ou pour l'oisiveté ; et les autres que pour la coquetterie.

Le ridicule même que Molière et Despréaux ont jeté sur les femmes a semblé, dans un siècle poli, justifier les préjugés de la barbarie. Mais Molière, ce législateur dans la morale et dans les bienséances du monde, n'a pas assurément prétendu, en attaquant les femmes savantes, se moquer

1. La marquise du CUâtelet (i7o6-i7<9) tion des idées innies et assigne pour origine était l'amie de Voîtaire. qui s'était retiré à toutes nos connaissances la sensation et auprte d'elle dans sa terre de Cirey. Elle la réflexion. Cette thé<xie empirisis est déavait une culture intellectuelle étendue et veloppée dans VEssai sitf V eniaideinent huune réelle vocation pour les études scienti- vuiin, 1690.

fiques. Elle concourut en 1738 pour le prix 3. Samuel Clarke (1675-1729), théolo-

de l'Académie des sciences sur une question gien et philosophe anglais, auteur d'une

relative à la nature du feu. Elle publia des DimonsU aii<rn Oe l'existence et des attributs

jHStituiioHS de physique et fit une traduc- at Dieu (1705), et d'nn ou\Tage de morale

tion des Princtpes de Newton. On a encore tntito'é : sur les Obligations tUcessatres de

d'elle un Traité sur le bottueur piem de vlv« la ràigion tuitureUe. Dans une correspon-

et fines remarques. dance publiée en 1717, H discuta avec Leib-

2. Le grand philosophe anglais du xvri» nltz sur la nature du temps et de l'espace, •iicle. Sa doctrine a pour pnnclpe la nfga- et sur la Kberte.

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de la science et de l'esprit. Il n'en a joué que l'abus et l'afioctation, ainsi que, dans son Tartuffe, il a diffamé l'hypocrisie et non pas la \'crtu.

Si, au lieu de faire une satire contre les femmes, l'exact, le solide, le

laborieux, l'élégant Despréaux avait consulté les femmes de la cour les plus

spirituelles, il eût ajouté à l'art et au mérite de ses ouvrages si bien travaillés

des grâces et des fleurs qui leur eussent encore donné un nouveau charme.

f En vain, dans sa satire des femmes, il a voulu couvrir de ridicule une dame

\qui avait appris l'astronomie, il eût mieux fait de l'apprendre lui-même.

L'esprit philosophique fait tant de progrès en France depuis quarante ans que, si Boileau vivait encore, lui qui osait se moquer d'une fenmie de condition, parce qu'elle voyait en secret Roberval ' et Sauveur ', il serait obligé de respecter et d'imiter celles qui profitent publiquement des lumières des Maupertuis =, des Réaumur *, des Mairan, des Dufay ^ et des Clairaut *, de tous ces véritables savants, qui n'ont pour objet qu'une science utile, et qui, en la rendant agréable, la rendent insensiblement nécessaire à notre / nation. Nous sommes au ternes, j'ose le dire, où il faut qu'tm -poête spjt vpjiilosopbc, et où une "ïenirae peut l'être hardiment.

Dans le commencement du dernier siècle, les Français apprirent à arranger des mots. Le siècle des choses est arrive. Telle qui lisait autrefois Montaigne, VAstrée ', et les Contes d4 la reine de Navarre ', était une savante. Les Deshoulières " et les Dacier '", illustres dans différents genres, sont venues depuis. Mais votre sexe a encore tiré plus de gloire de celles qui ont mérité qu'on fît pour elles le livre charmant des Mondes^\ et \e^Dialogues sur la lumière^* qui vont paraître, ouvrage peut-être comparable aux Mondes.

Il est \Tai qu'une femme qui abandonnerait les devoirs de son état pour

X. Roberval (1602-1675), professeur de mathématiques au Collège de France, prépara, par ses savantes études l'introduction du calc'jl différentiel dans les mathématiques. Passionné et NTndicat.f, il fut constamment l'adversaire obstiné f-t injuste de Descartes.

2. Sauveur (1633-1716), mathématicien et physicien ; il étudia l'acoustique musicale et on lui doit, entre autres découvertes, celle des noeuds de vibration des cordes.

3. Maupertuis (1698-1759), géomètre et astronome, membre de l'Académie des sciences à 25 ans ; il fit une expédition en Laponle pour mesurer un degré du méridien. Il alla ensuite à Berlin, .appelé par Frédéric II, qui l'avait nommé président de son Acadécôie. Là, il eut de vives querelles avec le physicien Kœnig et avec Voltaire, qui le railla cruellement dans la fameuse Diatribe du docteur Akakia (1753).

4. Réaumur (1683-1757), auteur de travaux savants sur l'acier, la porcelaine, le verre opaque et la construction des thermomètres.

5. Géomètre et botaniste, intendant du Jardin du roi, à Pafis.

6. Clairaut (1713-1765), géomètre, fut d'une précocité extraordinaire ; à 12 ans, il lut à l'Académie des sciences un mémoire sur qur\fre courbes qu'il avait découvertes.

A iS ans, il fut reçu à l'Académie par dispense spéciale. I! accompagna Maupertuis dans son voyage en Laponie. Il est l'auteur d'une Théorie de la Lune 1752), par laquelle il fait rentrer les irrégularités lunaires dans la loi générale de la gravitation.

7. Roman pastoral d'Honoré d'L'rfé, en cinq parties, dont la première parut en 1610.

8. Marguerite de Valois, reine de Navarre et sœur ds François I«', a écrit X'Hep' tatniroii, recueil de contes imités de Bcuxace, spirituels et d'allure très libre, à l'iinigo de l'auteur.

9. M""' Deshoulières, morte en 1694, est l'auteur de très jolies pastorales. Tout le monde connaît ses vers sur les a prés fleuris qu'arrose la Seine ».

10. M"» Dacier (i654-i7ao) fut une savante helléniste. On lui doit particulièrement une traduction d'Homère qui n'est pas sans mérites.

11. Les Entretiens sur la pluraiiti des mondes, ouvrage de F'onteneile, paru en 1686. L'auteur y met l'astronomie à la portée des femmes du monde ; il explique les secrets de la nature en les comparant aux machines de l'Opéra. C'est piquant et ingénieux, mais cela ne va pas sans quelque aSéterie.

12. L* N ewtonianisme pour les daines, de l'Italien Algarotti.

cultiver les sciences serait condamnable, même dans ses succès ; mais, madame, le même esprit qui mène à la connaissance de la vérité est celui qui pf^rtc à remplir ses devoirs. La reine d'Angleterre', l'épouse de Georges II, qui a servi de médiatrice entre les deux plus grands métaphysiciens de ri3iirope, Clarke et Leibnitz, et qui pouvait les juger, n'a pas négligé pour cela un moment les soins de reine, de femme et de mère. Christine «, qui abandonna le trône pour les beaux-arts, fut au rang des grands rois tant qu'elle régna. La petite-fille du grand Condé =, dans laquelle on voit revivre l'e>prit de son aïeul, n'a-t-elle pas ajouté une nouvelle considération au iang dont elle est sortie?

Vous, madame, dont on peut citer le nom à côté de celui de tous les princes, vous faites aux lettres le même honneur. Vous en cultivez tous les genres. Elles font votre occupation dans l'âge des plaisirs. Vous faites plus, vous cachez ce mérite étranger au monde avec autant de soin que vous l'avez acquis. Continuez, madame, à chérir, à oser cultiver les sciences, quoique cette lumière, longtemps renfermée dans vous-même, ait éclaté malgré vous. Ceux q'oi ont répandu en secret des bienfaits doivent -ils renoncer i cette vertu quand elle est devenue publique?

Eh ! pourquoi rougir de son mérite 1 L'esprit orné n'est qu'une beauté de plu?. C'est un nouvel empire. On souhaite aux arts la protection des souverains : celle de la beauté n'est-elle pas au-dessus?

Permettez-moi de dire encore qu'une des raisons qui doivent faire estimer les femmes qui font usage de leur esprit, c'est que le goût seul les détermine. Elles ne cherchent en cela qu'un nouveau plaisir, et c'est en quoi elles sont bien louables.

Pour nous autres hommes, c'est souvent par vanité, quelquefois par intérêt^ que nous consumons notre vie dans la culture des arts. Nous en faiscais les instruments de notre fortune : c'est une espèce de profanation. Je suis fâché qu'Horace dise de lui :

L'indigence est le dieu qui m'inspira des vers *.

La rouille de l'envie, l'artifice des intrigues, le poison de la calomnie, l'assassinat de la satire (si j'ose m'exprimer ainsi), déshonorent, parmi les hommes, une profession qui par elle-même a quelque chose de divin.

Pour moi, madame, qu'im penchant invincible a déterminé aux arts dès mon enfance, je me suis dit de bonne heure ces paroles que je vous ai souvent répétées, de Cicéron, ce consul romain qui fut le père de la patrie, de la liberté et de l'éloquence : « Les lettres => forment la jeunesse «t font les charmes de l'âge avancé. La prospérité en est plus brillante ; l'adversité en reçoit des consolations ; et dans nos maison":, dans celles des autres,

1 . Charlotte d* Braadebcurg-Anspach. ^. Paupertas imfndit ituiiax

morte en 1737. Voltaire liil avait dédié Vt versus factrem

la Henriaù^. Horace, Epîtres, II, ti, ji.

2. Rciae de Suède. El'.e abdiqua en 1654. 5. Stiidia a-dolesceniiam aluiJ, ser.eciuUm A partir de ce moment, elle s'occupa de oUeziant, stcunJas rt-s orna;:'., adversis perlUtérature et d'art et se mit à ^-oyager à ^giunt ec solaiium prabtiU ; dtUctant travers l'Europe, demi, non irr.psdimU foris, pi/KOctar.t no-

3. La ducbesic du Maine, qui, retirée à biscum, pfregrinan'.ur, rusiUanlur. Sceaux, y tenait une cour brillante. Cicéron. pro Archia.

VOI-TAIRE — rHEAIRE.

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dans les voj'oges, dans la solitude, en tout temps, en tous lieux, elles font la douceur de notre vie. "

Je les ai toujours aimées pour elles-mêmes ; mais à présent, madame, je les cultive pour vous, pour mériter, s'il est possible, de passer auprès de vous le reste de ma vie, dans le sein de la retraite, de la paix, peut-être de la vérité, à qui vous sacrifiez dans votre jeunesse les plaisirs faux, mais enchanteurs, du monde ; enfin poiu: être à portée de dire un jour avec Lucrèce, ce poète philosophe dont les beautés et les erreurs vous sont ai connues :

Heureux qui, retiré dans le temple des sages, Voit en paix sous ses pieds se former les orages ; ' Qui contemple de loin les mortels insensés. De leur joug volontaire esclaves empressés, Inquiets, incertains du chemin qu'il faut sui\Te, Sans penser, sans jouir, ignorant l'art de vi\Te, Dans l'agitation consumant leurs beaux jours. Poursuivant la fortune, et rampant dans les cours : O vanité de l'homme ! A faiblesse ! ô misère' !

Je n'ajouterai rien à cette longue épître, touchant la tragédie que j'ai l'honneur de vous dédier. C<5mment eu parler, madame, après avoir parlé de vous? Tout ce que je puis dixe, c'est que je l'ai composée dans votre maison et sous vos yeux. J'ai voulu la rendre moins indigne de vous, en y mettant de la nouveauté, de la \'érité et de la vertu. J'ai essayé de peindre ce sentiment gcnéi^eux, cette humanité, cette grandeur d'âme qui fait le bien et qui pardonne le mal ; ces sentiments tant recommandés par les sages de l'antiquité, et épurés dans notre religion ; ces vraies lois de la nature, toujours si mal suivies. Vous avez 6té bien des défauts à cet ouvrage, vous connaissez ceux qui le défigurent encore. Puisse le public, d'autant plus sévère qu'il a d'abord été plus indulgent, me pardonner, comme vous, mes fautes !

Puisse au moins cet hommage que je vous rends, madame, périr moins vite que mes autres écrits ! Il serait immortel, s'il était digne de celle à qui je l'adresse.

Je suis avec un profond respect, etc.

Std kU dulcius est, bene quam munita Uner4

Edita doctnna sapientum Umpla seretut ;

Dapicere undi gutas altos, passiinqiu vùiere

Errare, atque tnant palanits quarere vita,

Certare ingenw, contend£re nobililaU ;

Nodes atque dus niti prasianU labore.

Ad summas tmfrgere opes, rerutnaue potiri.

O miseras honwmtn mentes ! o pectora cat-a ! (Lua<!c«. II, ?.)

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