SCÈNE VI : ANGÉLIQUE, DORANTE, NÉRINE
Ils prennent leur parti.
MADAME LA RESSOURCE
La rencontre est plaisante !
Je l'ai démarquisé bien loin de son attente. J'en voudrais faire autant à tous les faux marquis.
NÉRINE
Vous auriez, par ma foi, bien à faire à Paris. Il est tant de traitants^ qu'on voit, depuis la guerre, En modernes seigneurs sortir de dessous terre Qu'on ne s'étonne plus qu'un laquais, un pied-plat. De sa vieille mandille* achète un marquisat.
ANGÉLIQUE, à madame la Ressource.
Vous avez découvert ici bien du mystère,
MADAME LA RESSOURCE
De quoi s'avise-t-il de me rompre en visière*?
Mais, aux grands mouvements qu'en ce lieu je puis voir.
I, Sainte-Beuve écrit : « Dans sa comtesse bourgeoise et précieuse, dans son marquis fringant et freluquet et dans bien d'autres portraits qu'il introduit incidemment, Regnard a peint les anoblis, les enrichis, les fats de toutes sortes qui vont bientôt être le monde de la Régence. Il voyait au naturel et peignait avec saillie ces générations afFect/-P3 et grossières. C'est le jeu, c'est le %'in, le contraire en tout du sobre et du poli ; l'orgie avait commencé à huis clos... » — 2. Traitant : financier chargé du recouvrement des impôts. — 3. ManditU : casaque que portaient les laquais. — 4. Rompre en visière: contredire, attaquer brusquement.
ACTH V — 100 Madame se marie?
NÊRINE
Oui, vraiment, dès ce soir.
MADAME LA RESSOURCE, foilUlaut datlS SU pOchâ.
J'en ai bien de la joie. Il faut que je lui montre Deux pendants de brillants que j'ai là de rencontre ^ J'en ferai bon marché. Je crois que les voilà ; Ils sont des plus parfaits. Non, ce n'est pas cela ; C'est un portrait de prix, mais il n'est pas à vendre.
NÉRINE
Faites-le voir.
MADAME LA RESSOURCE
Non, non ; on doit me le reprendre.
NÉRINE, le lui arrachant.
Oh ! je suis curieuse ; il faut me montrer tout. Que les brillants sont gros ! ils sont fort de mon goût. Mais que vois- je, grands dieux 1 quelle surprise extrême ! Aurais-je la berlue? Eh ! ma foi, c'est lui-même! Ah !...
(Elle fait un grand cri.)
ANGÉLIQUE
Qu'as-tu donc, Nérine? et te trouves-tu mal?
NÉRINE
Votre portrait, madame, en propre original.
ANGÉLIQUE
Mon portrait ! Es-tu folle?
NÉRINE, pleurant.
Ah ! ma pauvre maîtresse.
Faut-il vous voir ainsi durement mise en presse?
Que veut dire ceci?
ANGÉLIQUE, à Nérine.
Tu te trompes. Vois mieux.
l. D: rencontre : par hasard.
NÉRINE
Regardez donc vous-même, et voyez par vos yeux.
ANGÉLIQUE
Tu ne te trompes point, Nérine ; c'est lui-même ; C'est mon portrait, hélas ! qu'en mon ardeur extrême Je viens de lui donner pour prix de ses amours. Et qu'il m'avait juré de conserver toujours.
MADAME LA RESSOURCE
Votre portrait ! Il est à moi, sans vous déplaire ; Et j'ai prêté dessus mille écus à Valère.
ANGÉLIQUE
Juste ciel !
NÉRINE
Le fripon !
DORANTE, prenant le portrait.
Je veux aussi le voir.
MADAME LA RESSOURCE
Ce portrait m'appartient, et je prétends l'avoir,
DORANTE, à madame la Ressource. Laissez-moi le garder un moment, je vous prie : C'est la seule faveur qu'on m'ait faite en ma vie.
ANGÉLIQUE
C'en est fait : pour jamais je le veux oublier !
NÉRINE, à Angélique.
S'il met votre portrait ainsi chez l'usurier. Étant encore amant, il vous vendra, madame, A beaux deniers comptants, quand vous serez sa femme. Mais le voici qui vient.
{A madame la Ressource.)
A trois ou quatre pas.
De grâce, éloignez -vous, et ne vous montrez pas.
MADAME LA RESSOURCE
Mais pourquoi...
DORANTE
Pu portrait ne soyez plus en peine.