ACTE IV
Vous aimer est un bien pour moi plus précieux Qu'être admis à la table et des rois et des dieux ; Et l'on ne leur sert point, môme en des jours de fête. De morceau si friand à mon goût que vous l'êtes.
CLÉANTHIS
N'êtes- vous point de ceux dont l'usage est connu Qui ne sont amoureux que quand ils ont bien bu, A qui beaucoup de vin fait sortir la tendresse ; Qui vont en cet état aux pieds de leur maîtresse Exhaler les transports de leurs brûlants désirs, Et pousser des hoquets en guise de soupirs? De nos jeunes seigneurs c'est assez la manière.
STRABON
Ma tendresse n'est point d'un pareil caractère; Bacchus n'est point chez moi l'interprète d'amour ; J'ai près du sexe, enfin, l'air* de la vieille cour. Mon cœur s'est laissé prendre en vous voyant paraître. Et de ses mouvements n'a plus été le maître. L'esprit, la belle humeur, la grâce, la beauté. Tout en vous s'est uni contre ma liberté.
CLÉANTHIS
Ce n'est point un retour de pure complaisance Qui me fait hasarder la même confiance, Mais je vous avouerai qu'à vos premiers regards Mon faible cœur s'est vu percé de toutes parts. Je ne sais quel attrait et quel charme invisible En un instant a pu me rendre si sensible ; Et je n'ai point senti de transports aussi doux Pour tout autre mortel que j'en ressens pour vous,
STRABON
En vous réciproquant, vous êtes, je vous jure. De ces heureux transports payée avec usure. L'on n'a jamais senti des feux si violents Que ceux qu'auprès de vous et pour vous je ressens. Mais ne puis- je savoir, en voyant tant de charmes. Quel est l'aimable objet à qui je rends les armes?
L'air : les manières.
CLÉANTHIS
Bon ! que vous servirait de savoir qui je suis? Ce nous serait peut-être une source d'ennuis. Après vous avoir fait l'aveu de ma faiblesse.
STRABON
Ah ! que cette pudeur augmente ma tendresse l
CLÉANTHIS
Je devrais bien plutôt songer à me cacher.
STRABON
Rien de vous découvrir ne doit vous empêcher.
CLÉANTHIS
L'homme est d'un naturel si volage et si traître... Qui le sait mieux que moi ?
STRABON
Vous en avez peut-être Été souvent trahie? Ici, comme en tous lieux, La femme, à mon avis, ne vaut pas beaucoup mieux. J'en ai, pour mes péchés, quelquefois fait l'épreuve. Etes- vous fille?
CLÉANTHIS
Non.
STRABON
Femme?
CLÉANTHIS
Point du tout.
STRABON
Veuve?
CLÉANTHIS
Je ne sais.
STRABON
Oh ! parbleu, vous vous moquez de nous. De quelle espèce donc, s'il vous plaît, êtes-vous?
CLÉANTHIS
Je fus fille autrefois, et pour telle employée.
ACTf: IV —
SXRABON
Je le crois.
CLÉANTHIS
A quinze ans, je me suis mariée :
Mais depuis le long temps que sans époux je vis Je ne saurais passer pour femme à mon avis ; Ni pour veuve non plus, puisqu'en effet j'ignore Si le mari que j'eus est mort ou vit encore.
STRABON
Ce discours, quoique abstrait, me paraît assez bon. Je ne suis, comme vous, homme, veuf, ni garçon ; Et mon sort, de tout point, est si conforme au vôtre Qu'il semble que le ciel nous ait faits l'un pour l'autre.
CLÉANTHis, à part.
Homme, veuf, ni garçon !
STRABON à part.
Fille, femme, ni veuve !
CLÉANTHIS, à part.
Le cas est tout nouveau.
STRABON, à part.
L'aventure est très neuve.
{A Cléanthis.) Depuis quand, s'il vous plaît, vivez-vous sans époux?
CLÉANTHIS
Depuis près de vingt ans je goûte un sort si doux. J'avais pris un mari fourbe, plein d'injustice. Qui d'aucune vertu ne rachetait ses vices. Ivrogne, débauché, scélérat, ombrageux.
Pour sa mort je faisais tous les jours mille vœux. Enfin le ciel plus doux, touché de ma misère. Lui fit naître en l'esprit un dessein salutaire ; Il partit, me laissant, par bonheur, sans enfants.
STRABON
C'est tout comme chez nous. Depuis le même temps Inspiré par le ciel, je quittai ma patrie. Pour fuir loin de ma femme, ou plutôt ma furie. Jamais un tel démon ne sortit des enfers. C'était un vrai lutin, un esprit de travers.
i28 — DÉMOCRITE AMOUREUX
Un vieux singe en malice, insolente, revêche. Coquette, sans esprit, menteuse, pie-grièche. A la noyer cent fois je m'étais attendu ; Mais je n'en ai rien fait, de peur d'être pendu.
CLÉANÏHIS
Cette femme vous est vraiment bien obligée !
STRABON
Bon ! tout autre que moi ne l'eût point ménagée. Elle aurait fait le saut.
CLÉANTHIS
Et de grâce, en quels lieux Aviez-vous épousé ce chef-d'œuvre des cieux?
STRABON
Dans Argos.
CLÉANTHIS, à part.
Dans Argos !
STRABON
Où la fortune a-t-elle Mis en vos mains l'époux d'un si rare modèle?
CLÉANTHIS
Dans Argos.
STRABON, à part.
Dans Argos !
[Haut.) Et, s'il vous plaît, quel nom Portait ce cher époux?
CLÉANTHIS
Il se nommait Strabon,
STRABON
strabon !
[A part.) Haï.
CLÉANTHIS
Pourrait-on aussi, sans vous déplaire.
Savoir quel nom portait cette épouse si chère?
àTRABON
Cléanthis.
!•»• M(M l< I I I A MOT R MX
■ a, J M M,.na i Ir jLUiie
Qircllc est laide a présent! et qu'elle a l'air mauvais!
(Acte IV, scène vu.)