SCÈNE PREMIÈRE : MADAME BERTRAND, LISETTE
MADAME BERTRAND
Ah ! vous voilà ! Je suis fort aise de vous rencontrer. Parlons ensemble un peu sérieusement, je vous prie, mademoiselle Lisette.
LISETTE
Aussi sérieusement qu'il vous plaira, madame Bertrand.
MADAME BERTRAND
Savez- vous bien que je suis fort mécontente de la conduite et des manières de ma nièce?
LISETTE
Comment donc, madame ! Que fait-elle de mal, s'il vous pl^t?
MADAME BERTRAND
Elle ne fait rien que de mal ; et le pis que j'y trouve, c'est [qu'elle garde auprès d'elle une coquine comme vous, qui ne lui donnez que de mauvais conseils, et qui la poussez dans un précipice oii son penchant ne l'entraîne déjà que trop.
LISETTE
Voilà un discours très sérieux au moins, madame ; et si je répondais aussi sérieusement, la fin de la conversation pourrait bien faire rire ; mais le respect que j'ai pour votre âge, et pour la tante de ma maîtresse, m'empêchera de vous répondre avec iigreur.
MADAME BERTRAND
Vous avez bien de la modération,
LISETTE
Il serait à souhaiter, madame, que vous en eussiez autant :
vous ne seriez pas la première à scandaliser votre nièce, et à la décrier, comme vous faites, dans le monde, par des discours qui n'ont point d'autre fondement que le dérèglement de votre imagination.
MADAME BERTRAND
Comment, impudente, le dérèglement de mon imagination ! C'est le dérèglement de vos actions qui me fait parler ; et il n'y a rien de plus horrible que la vie que vous faites.
LISETTE
Comment donc, madame ! quelle vie faisons-nous, s'il vous plaît?
MADAME BERTRAND
Quelle? Y a-t-il rien de plus scandaleux que la dépense que Lucile fait tous les jours ? une fille qui n'a pas un sou de revenu !
LISETTE
Nous avons du crédit, madame.
MADAME BERTRAND
C'est bien à elle d'avoir seule une grosse maison, des habits magnifiques !
LISETTE
Est-il défendu de faire fortune?
MADAME BERTRAND
Et comment la fait-elle, cette fortune?
LISETTE
Fort innocemment : elle boit, mange, chante, rit, joue, se promène ; les biens nous viennent en dormant, je vous en assure.
MADAME BERTRAND
Et la réputation se perd de même. Elle verra ce qui lui arrivera ; elle n'aura pas un sou de mon bien. Premièrement, ma fille unique ne veut plus être religieuse ; je m'en vais la marier : mon frère le chanoine, qui lui en veut depuis longtemps, la déshéritera; car il est vindicatif. Patience, patience; elle ne sera pas toujours jeune.