Théâtre choisi
Si quelque Ingres nouveau peignait Tapothéose de Corneille, sans doute il laisserait entrevoir, au dernier plan de son tableau, la foule des médiocrités jalouses et impuissantes. Sur ce fond tumultueux se détacherait le groupe des rares contemporains qui, dignes de comprendre Corneille, l'ont mal compris. On y verrait Scudéry, ce gascon du Havre, qui prit l’emphase pour la grandeur, matamore à la plume flottante, à l’épée toujours à demi sortie du fourreau, batailleur et romanesque; le Franc-Comtois Mairet, fier de son antique noblesse allemande et de sa Sophonisbe, écrite sept ans avant le Cid; le grave et pauvre du Ryer ; le famélique Tristan. A côté et au-dessus d’eux, Richelieu lui-même, défiant encore, mais contraint d’admirer. Si grand qu’il fût, il s'inclinerait devant une grandeur supérieure à la sienne. Tous tiendraient les yeux fixés sur le groupe central, où se dresserait le vieux Corneille, austère et paisible, comme un citoyen d’autrefois, revêtu de la toge romaine. Il s’appuierait avec confiance sur un ami, sur un frère, plus jeune que lui et mort plus tôt. Jean Rotrou, le précurseur et le disciple fidèle du Messie de la tragédie, lèverait vers lui un regard où l’orgueil paternel se mêlerait à la reconnaissance filiale. Moins puissant et plus souple, surtout plus aimable, sous son ample vêtement aux broderies élégan-
(1) On a consulté, pour écrire celte étude, d’abord et surtout l’excellente thèse de M. Jarry, puis les travaux de MM. Saint-Marc Girardin, Sainte- Beuve, Guizot, Ed. Fouroior, Victor Fournel, Arnbroise-Firmin Didot, Jal, Yinet, Legouvé, Viollet-lc-I)uc, Henri Martin. Dans les Notices, surtout dans celle de Saint-Genost, on a mis à prodl les découvertes toutes récentes de M. Léonce Dcison.
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tes, dans une attitude de nonchalant abandon, il personnifie^ rait, en face du génie mâle et discipliné, le génie de la libre fantaisie, l’épanouissement facile d’un beau naturel. On admirerait plus l’un, mais on serait plus touché de l’autre, de sa bonne grâce, de sa fierté, de son amitié désintéressée, de la mélancolie même qui paraîtrait jusqu’en son sourire et ferait souvenir que cette brillante destinée fut tranchée dans sa fleur. Il revivrait enfin, dans ce tableau, tel qu’il revit déjà dans le buste de ia Comédie-Française, chef-d’œuvre de Caffîeri(l), et plus bas que le nom de Corneille, mais point trop bas cependant, on lirait le nom deRotrou.